Le loup, cet éternel migrant qui ressemble tant aux hommes


A l’heure où les bergères rentrent leurs blancs moutons, le loup sortit du bois. Il était vêtu d’un costume fort élégant pour l’époque et tout à fait adapté à la vie agreste: pantalon de flanelle grise, veste à carreaux bariolée et gilet d’astrakan (acheté aux halles de Saint Pétersbourg le 19 octobre 1905) duquel pendait une chaînette reliée à une montre à gousset (puces de Montreuil janvier 1936) et enfin bottes texanes ( Chicago, 17 juillet 1947). Les dates sont là pour simplement témoigner de la vitesse à laquelle un loup né dans les montagnes de l’Europe orientale peut se déplacer, en cas de révolution ou de conflit par exemple, mais il reste conseillé aux parents de faire apprendre ces dates par coeur à leurs enfants, s’ils veulent que ceux-ci soient de bons citoyens cultivés plus tard.

Le loup s’appelait Wolfgang, mais il dut changer plusieurs fois d’identité ( pour être exact, à chaque fois qu’une frontière se présentait qu’il ne pouvait passer clandestinement déguisé en mouton. Il était alors forcé -car ce n’était guère son tempérament- d’avaler un touriste et de se travestir, utilisant par voie de conséquence le passeport de sa victime, facilement falsifiable -le loup étant un homme pour le loup et vice versa-).

A l’heure tardive à laquelle nous nous plongeons dans la biographie de Wolfgang, celui-ci habite Paris, rue saint Antoine, se prénomme Louis et est âgé de 65 ans. Autant dire que la lecture de sa vie est quasiment terminée, mais on lui souhaite quand même d’arriver à la retraite avant de passer, lui et son livre, au pilon. Grâce aux nouvelles technologies des années cinquante, nous déduisons que Louis est né en 1890, sous le régime tsariste, qu’il a connu les congés payés en France, Jack London -en 1915- et Jack Kerouac aux Etats-Unis, à l’époque où, en tant que trimardeur, il parcourait les routes sur des camions à impériale. Aujourd’hui, place Vendôme, Louis va négocier un diamant et une émeuraude que son pote Blaise Cendrars, de retour depuis peu dans la capitale (il habite en face de la prison de la Santé), a rapporté pour l’un de la lointaine Sibérie et pour l’autre du Brésil. N’y connaissant rien en orfévrerie, Louis espère faire jouer la concurrence entre Mauboussin, Boucheron, Cartier, Chaumet, Van Cleef et Arpels, pour en tirer un bon prix. A défaut, il fera un aller-retour chez Chopart, à Genève (histoire de manger un petit suisse asexué en passant la douane à Bâle après avoir englouti une saucisse de Morteau et bu un petit vin de paille jurassien).

Il s’avère que les pierres sont en toc et Louis en est quitte pour aller se rincer le gosier avec un blanc limé au Général de Lafayette, du côté de la gare du Nord, ce qui lui rappelle qu’il n’est pas vacciné (BCG) alors que c’est obligatoire, que le SMIG vient d’être créé ainsi que le club Med, qu’une loi a institué la fête des mères et que c’est la guerre en Indochine. Sans oublier le plan Schuman sur l’Europe (pool charbon-acier CECA), qui lui fait soudain détester le bougnat qui lui remplit de nouveau son verre. C’est à ce moment précis qu’il prend une décision radicale: il va partir sur les chemins de Saint Jacques de Compostelle pour aller finir sa vie en Galice, parmi ses frères, los hermanos lobos. Sitôt dit, sitôt fait.

Arrivé en gare à Lescar, il se trompe de coquillage et atterrit à Pau, sur la place Clémenceau envahie de bus, de fumées automobiles et de bruit. Des étourneaux volent en grappes compactes et une foule bigarrée (qui lui rappelle les halles de Saint Pétersbourg) s’affale sur les bancs en rotonde de la place, sur laquelle une fontaine dégoutte ses jets noyés dans le tumulte. Les Galeries Modernes commencent à se décrépir, se noircir de poussière citadine. En face, des toilettes en sous-sol d’où montent des odeurs d’envies pressantes. Les langues vernaculaires circulent entre deux caquetages de poulets liés aux pattes, de paniers remplis de légumes, de bourgeois installés à la terrasse de La Coupole, du Moderne. Les cinémas, Pyrénées, Béarn, Aragon, font la richesse de leur propriétaire, qui a place réservée chez Pierre, le meilleur restaurant de la ville. La rue des Orphelines est hantée par de jeunes bidasses ivres, et les samedis les voient, errants dans la ville, à la recherche du néant qui les environne, des prostituées stationnées à l’angle des rues Barthou et de Lassence. D’autres frétillent aux abords de la conciergerie du lycée, où un hôtel de passe (démoli depuis) accueille sur les mêmes principes cette jeunesse oisive et imbibée, égarée et souvent vindicative.

Rue Gachet fument les bus en partance pour la campagne. Gosses, vieux, volailles, lapins, cartables et sacs à provision, dans un brouhaha de moteurs et de béarnais se mêlent et s’entassent. Louis grimpe au hasard dans l’un d’eux, et l’air alliacé qui domine dans cet espace confiné lui donne envie de poule, de ces poules parfumées qui traversent encore les routes avec insolence et naïveté, et dont les plumes volent au beau septième ciel de Pau. Mais le bus démarre et file plein Est, vers Tarbes. A l’opposé de Saint Jean Pied de Port, de la ville aux coquillages. C’en est fait! Le bus ne s’arrête pas à son terminus, continue, roule, roule, roule toujours…

En direction des Carpates.

Dans sa cage de fer

un vieux loup solitaire

Roule en sourdine vers l’enfer

Des humanités sans terre.

-par AK Pô

09 10 10

photo d’illustration  internet

Vignette article : angle de bâtiment Barcelone (2007)

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