Comment embrasser une fille en ville

Les oiseaux disparaissent de la ville et leur variété se réduit aux dix doigts d’une main. Mais l’oiseau rare survit encore, (cet oisif), les ailes rabattues comme un cache-nez sur l’hiver, et sur un banc ouvre son cœur à une belle oiselle, la Paloiselle aux yeux bleus.

Les rues que tu parcours poursuivent mon désir. Je les ai fréquentées pour toi, belle inconnue, te sentant dans chacune, ne t’y trouvant jamais quand mes pas y juraient amour, fidélité. Je marchais vite, trop sans doute. Et ce n’est qu’il y a peu que je t’ai rencontrée, alors que j’attendais l’hypothétique crainte de ne te voir jamais. Les bancs finissent par oublier l’espoir des amoureux quand la pluie les balaie de rendez-vous manqués. Pourquoi donc la plupart sont-ils de teinte verte, confondus dans les branches basses des placettes en été, et si nus sous le blanc de l’hiver qu’ils semblent transparents. C’est à ce moment-là pourtant que je t’ai croisée, place de la Déportation, emmitouflée sous une cape brune, les pommettes rougies par le froid ou l’impatience des excès à venir. Tu portais un chapeau de laine de couleur vive, jaune cerclé de noir, et tes lèvres muettes maquillées de vermillon appelaient le baiser qui ne saurait tarder. De la balustrade en pierre je contemplais les Pyrénées, n’osant baisser les yeux vers la place de la Monnaie, si défraîchie, si lamentable. A vrai dire, je ne pensais à rien, jusqu’à ce que tu surgisses quand je me retournai. J’ai vu ton regard, versé dans la fontaine, et j’ai senti des frissons me parcourir le corps.

Plus proche des montagnes que de ta solitude, je suis pourtant allé vers toi en restant à l’écart. Je voulais voir tes yeux, saisir ce reflet que le coeur papillonnant des âmes franches dissimule, et dans la fontaine à mon tour j’ai plongé le regard. Tu y étais. L’eau a parfois des profondeurs claires qu’irise le désir, mais l’inconnu en pressent la fraîcheur et n’ose mouiller ses doigts de peur de se brûler au contact du réél. L’hiver a notre âge, encore beau et charmant. Tu m’as regardé, vaguement il est vrai, mais ce fut suffisant pour capter une image qui ne s’enfuirait pas. Je connaissais ces yeux depuis bien des années, là, je les vérifiai. Dans le bassin de pierres profondes du château, au pied de la tour de briques ancestrale, un carré de ciel d’un bleu intense jouait avec des poissons rouges et blancs: fragments de tes mirettes batifolant sur l’onde, admirable innocence de ton ingénuité. Mais à cet instant présent, de ridules en rides, mon regard te froissait, je le sentis et partis. Les rues que tu parcours poursuivent mon désir. Dès lors, je n’eus qu’un but, te croiser à nouveau. Je testais chaque banc près desquels je passais. Ces bancs du Boulevard, de Verdun,de la République, de Gramont, de Lawrence, du square G. Besson (aux formes voluptueuses), bref partout où se posaient des fesses je pérégrinais mon arrière-train. En vain. Je me disais qu’Henry, depuis le Parlement, peut-être t’apercevrait. Mais j’étais trop jaloux pour même lui en parler. Je devins défaitiste. Si nous devions nous revoir, ce serait par le fruit du hasard. Je trainais alors le long des boulodromes, du rond-point des Allées de Morlaàs à la place Peyroulet, de Verdun à Lawrence en passant par Barbanègre, poussant jusqu’au Junquet, à Jurançon, où, à ma grande surprise, quelqu’un t’avait aperçu. Cet homme, dont les autres disaient que c’était un fin tireur, racontait à qui voulait l’entendre (soit la moitié du groupe, les autres étant très sourds), qu’il avait vu sortir d’un immeuble récent une beauté félibre (c’était ses termes) portant chapeau de laine de couleur vive, jaune cerclé de noir, au moment même où ses boules explosaient dans ses mains, sans rime ni raison, et que cet incroyable incident, ajoutait-il, ne pouvait qu’être dû à l’apparition de cette femme à ce moment précis. Cela déclencha le rire des pointeurs à l’audition correcte et l’étonnement satisfait des autres artistes du cochonnet. Sachant que Jurançon est une pépinière de jolies plantes, je fus ravi de savoir que ton bibi te plaçait au-dessus des autres, et intuitivement je repris les bords du gave pour gagner le château. Le hasard ne se présente jamais deux fois au même endroit. Sauf s’il se compose de deux parties bien distinctes (« deux n’est pas le double/mais le contraire de un/de sa solitude/Deux est alliance, fil double/qui n’est pas cassé. » -Erri de Luca in « Le contraire de un » chez Gallimard-). Au lieu de remonter sur le château, je pris la sortie des gardiens et franchis le portail. Comme la fois précédente, il faisait froid. Un ciel limpide de veille de reprise du travail. Sous la vigne vierge, tu étais assise, prenant le soleil avec délectation, les yeux clos, ta cape brune entr’ouverte dévoilant la douceur de ton pigeonnier, mettant ipso facto mon cœur en cage. Je ne reculais pas (Henry aurait pu me surprendre). Je balbutiai: les rues que tu parcours poursuivent mon désir. Tu ne parus pas le moins du monde étonnée de m’entendre. Je t’attendais, répondis-tu simplement.

Je n’en croyais pas mes oreilles. Dans un réflexe idiot, je me mis même à les tirer entre le pouce et l’index. C’étaient bien les miennes, pas celles de Bayrou. J’avais donc bien entendu. Je t’attendais, répétas-tu, car j’ai besoin de toi. Ma bouche dessina un point d’interrogation, j’étais le professeur Nimbus. Non seulement l’usage du tutoiement m’interloquait, mais encore ce besoin de toi me surprenait, tant je me sentais inutile et étranger à toute notion de charité. Tu continuas: » tu m’as cherchée et c’est moi qui te trouve, me contentant d’attendre. Vois-tu, moins les certitudes se vérifient et plus la vérité avance. Seuls les scientifiques découvrent de nouvelles formules, mais par combien d’errances, de chemins différents, d’impasses et de fausses gaités. Tu as vu mon regard, versé dans la fontaine,tu as vérifié mes yeux et capté une image qui ne s’enfuirait pas. Moi aussi, à ma façon, j’ai vu tout cela en toi. Et j’ai tressailli. Mais ce n’était pas de crainte, ni de colère. Les femmes connaissent le coeur des hommes, comme la ville ses rues. Pourquoi donc croyais-tu qu’il y avait tant de bancs, disposés un peu partout dans la cité ? Pour y poser tes fesses? Pour écouler les stocks de peinture verte dont les marchands de murs ne veulent pas? Pour servir de siège à des parlements de misère, pour étendre la précarité sous couleur d’espoir d’un jour avoir un toit? Et bien non, pas tout-à-fait. Les bancs sont des îles. Leur mémoire est diffuse, c’est le parfum des villes. Là où tu t’es assis, d’autres suivront, que tu suivis toi-même. De chacun d’eux le bois transpire, remémore, inscrit dans sa liste éphémère le temps qui passe, l’état des choses, des gens. Je ne sais plus dans quelle ville (était-ce dans un zoo), Berlin peut-être, des noms étaient vissés aux bancs, noms de donateurs, de postérieurs généreux, dont nous sommes les légataires universels, chaque jour et par tous les temps. Oui, j’ai besoin de toi. Pour suivre ce chemin, indéfini par la durée, éternel par l’amour, populaire dans son intimité. J’ai besoin de tes mains, de tes baisers, de tes caresses, de ta compagnie pour parcourir ces rues, qui poursuivent notre désir. »

C’est là, pour la première fois, que j’ai embrassé Ginou-Ginette, comme on embrasse du regard une ville qu’on aime.

AK Pô

29 12 08

2 commentaires sur “Comment embrasser une fille en ville

  1. Quel laïus pour un geste des plus simple qui n’a que deux solutions : une bise sur la joue ou un baiser enflammé … a condition qu’il soit partagé bien sur et qu’importe le lieux et l’instant !

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