Milou et son chat Mouloud

la Presse : « Le tracé du BHNS -Bus à Haut Niveau de Service-  s’insère dans la coulée verte chargée d’histoire et pose un nouveau regard sur sa réappropriation… »

Il le tenait dans ses bras, chatouillant ses oreilles, sans doute l’aimait-il, le caressant avec tendresse, quand il lui susurra à l’oreille : « voici le monde comme tu ne l’as jamais vu ». Et il le balança par la fenêtre du deuxième étage. Le chat atterrit sur ses pattes, remonta l’escalier de l’immeuble et regagna hâtivement la chambre où l’homme s’était réfugié, enclin à une crise de paranoïa aigüe, si ce n’est pendulaire. L’animal se frotta contre les jambes poilues du bipède en short, semblant quémander un second envol, comme si sa perception du monde devait passer du stade de la découverte intellectuelle à celui de la reconnaissance physique. L’homme le reprit dans ses bras, lui murmura avec délicatesse : « voici le monde comme tu ne l’as jamais vu », et soudain sauta à son tour, lâchant l’animal dans un brusque mouvement, le faisant virevolter et chuter sur le plancher sans qu’il eut le temps de réorganiser son vol plané. Pendant que le sinistre individu s’étalait sur le plancher des vaches, qui est vert comme un terrain de football synthétique, et aussi toc que le lait vendu en supermarché.

Mais

C’était l’heure où les mastodontes à roues motrices traversent les coulées vertes, ces aménagements piétonniers, en transportant quelques voyageurs immobiles, comme le sont les mouches dans les transports en commun, dans cet univers climatisé où l’enfer gagne quelques minutes sur le temps du travail, où l’homme klaxonne sur son portable et vérifie le monde sans allumer de cigarette (pour sauvegarder la planète tout en fraîcheurs matino-vespérales, (vous le sentez bien), où une voix – féminine- , parfaitement synthétique, annonce le prochain arrêt, c’était l’heure où Milou attendait le tram bus et imaginait qu’un chat un jour peut-être, à force de croquer des oiseaux, volerait de ses propres ailes, chose que lui-même, avec ses quarante ans, n’était pas encore parvenu à faire.

Depuis dix ans Milou testait son chat, qui, pour renseigner les lecteurs, s ‘appelait comme le chat de Jean Grenier, et la probation des théories quelque peu volubiles de Milou avaient valu quelques fractures à Mouloud, qui, de son côté, se tenait peinard à l’arrêt « Université » de la ligne des mastodontes à vingt quatre roues motrices. Milou maintenait son matou dans une cagette en osier (volée à un pêcheur de saumon de Navarrenx). Depuis dix ans que le réchauffement climatique laissait bourdonner les frelons et autres tigres dans la pampa de Turboméca (devenue Safran), Milou travaillait de son côté à valoriser le crayon quatre couleurs ( noir, rouge, vert, bleu) du centre L., dont le mastodonte léchait la mine. Il songeait également aux étudiants, sur la rive opposée, et se demandait s’il ne faudrait pas créer un droit de passage pour l’usage des traversées de chaussée à zébras, voire instaurer une taxe pour l’utilisation des abri-bus, ainsi qu’une contribution aux étudiants délocalisés qui balancent leurs minous du deuxième étage, étudiants dépressifs qui verront leur master ouvrir l’avenir sur un trottoir historique, celui qui verdoie sur une large et inutile avenue jadis semée de pins parasols et de ronds-points truculents.

Mouloud, lors d’expériences précédentes, avait dit à Milou finalement on se la coule douce au bord de la coulée verte, et Milou lui avait rétorqué finalement inventer l’inutile c’est projeter l’inexistant, et, spontanément, ils avaient sauté du deuxième étage pour atterrir dans le gazon des prairies historiques du bon roi Henri. Les gamins du quartier Saragosse avaient bien ri. Des barres d’immeubles de l’avenue Dufau les linges flottaient dans le vent léger. La gare se situerait désormais plus près que le voyage, et l’hôpital aussi loin que la charité. La vitesse, cette ineptie du monde moderne, donnerait enfin des ailes aux chats qui vivent la nuit sur le dos des hirondelles (image un peu obsolète mais let it bleed).

Milou, que le souvenir de sa première et dernière rencontre amoureuse tourneboulait, se rappela cet échange fatidique avec sa copine qu’engendra la question que la souris pose au chat : -t’es garé où ? -Ben, je tourne en périphérie je te rappelle dès que je trouve une place mais si mais si mais si je n’en trouve pas on peut se rencontrer ailleurs. Ce qu’ils ne firent jamais et se perdirent ainsi de vue. Seul resta Mouloud. Milou pensa que ce serait une nouvelle expérimentation : avec quelques étages supplémentaires, nous finirons bien par mieux nous envoler, Mouloud, plutôt que simplement monter dans les mastodontes qui se la coulent douce dans les coulées vertueuses.

Dis, Milou, sans panier, tu me laisserais marcher à tes côtés ?

Mouloud, mon chat, j’aurais trop peur des mastodontes, mais les villes sont remplies de rues où jamais ne passent les gens pressés. Nous les emprunterons, Mouloud, comme une sieste offerte au parcours d’un copier coller du journal local :

« Le tracé s’insère dans la coulée verte chargée d’histoire et pose un nouveau regard sur sa réappropriation… »

AK Pô

250813

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