J’ignore pourquoi, petit déjà, la mer me faisait peur. Avec le recul de l’âge je me suis souvent posé la question. Etait-ce le fait de cette reflexion de ma mère me disant arrête de pleurer tu vas faire déborder la mer, ou le bruit incessant et sourd des vagues qui me faisaient miroiter l’espoir d’assister au débarquement de pirates révolutionnaires venus de ce continent d’en face dont je ne connaissais encore que vaguement les contes des mille et une nuits? Je ne sais.
Ce qui est sûr, par contre, réside dans le fait que jamais, en face d’une mer, d’un océan, je ne me suis senti libre. Je suis un piètre nageur. L’eau est restée synonyme de profondeurs, d’abysses. Combien de marins bretons, islandais ou paraguayens se sont-ils noyés, alors qu’excellents pêcheurs ils ignoraient tout de la brasse, et combien de nantis corpulents, aidés en cela par de jeunes femmes sans scrupules, ont-ils versé du bastingage aux bas-fonds, loin des crocodiles mais si convivialement accueillis dans le paradis des requins?
La mer ressemble au regard d’une femme dans un miroir. Dont les yeux vous observent, sous la plage des paupières. J’ai souvent remarqué cela, dans la texture d’une rencontre, d’un entretien. Les cils ressemblent à des fanons noirs, prêts à vous engloutir, comme un krill silencieux.
Ce matin, j’ai amené Ginette et Rosette, mes deux chèvres, brouter dans la prairie qui donne sur la mer. Chincho le chien faisait le guide. Il y a beaucoup de lapins sauvages sur ces terres. Ils sont assez apathiques et leurs crottes jalonnent tous les sentiers. Le sol est sec, du fait des vents marins, l’herbe dure mais parfumée. Souvent, les mouettes balaient le vent et la canicule s’installe en silence. Les nuages s’approchent sans volonté de se cacher dans le ciel, c’est marrant. Ma mère me racontait comment mon père, dont la pluie irritait le crâne chauve, se souciait énormément de la météo. Un jour de semaine, en tirant les rideaux de la chambre, un rayon de soleil l’avait aveuglé. Pourtant, en sortant de l’appartement, il constata l’accumulation de petits nuages dans le ciel et hésita un instant à retourner prendre son parapluie dans le vestibule.
Il fit, tout en marchant, un décompte du nombre de nuages qu’il assimila, par une étroite formule, à la probabilité de pluie censée tomber. A un carrefour, c’était l’heure où la plupart des gens qui ont un travail s’imaginent qu’ils partent feignasser à la plage, il fut bousculé maladroitement. Arrivé au seuil de l’immeuble de son entreprise (il était comptable), il détermina la météo du jour: nuages passagers. Mais entretemps, on lui avait fauché son portefeuille.
Les tuiles plates du cabanon se sont envolées. Le foin est sec, ce n’est qu’un jeu du vent. Pas de pluies à l’horizon, aujourd’hui. Je dis pluies, car chaque goutte compte. Ni averse, ni giboulée, ni ouragan. Le granite et l’érosion des jours aux pieds de la falaise. Ginette et Rosette, les poils longs et soyeux, le bêlement emporté par l’horizon, lointain. Pourquoi m’ont-ils déposé là? Mais après tout, quelle importance? Ils ont fait de moi un ravi, un simple d’esprit. Pas le genre fouteur de merde qui risque de déglinguer la Grande Machinerie. ça, c’était avant l’arrestation. Quand tous ont commencé à oser sortir d’eux-mêmes, de chez eux, de leur peur, quand les immenses places publiques se sont noircies de gens issus de tous milieux, ou presque. Pourquoi ont-ils fait cela? Il y a tant à faire dans tous les enchevêtrements de la misère, tant de labyrinthes dans le quotidien, de haine, de peur, et d’espoirs au niveau de ground zéro. Et pourquoi, à mon tour, moi qui petit déjà avait peur de la mer, suis-je monté sur le tillac arranguer une foule plus immense qu’une marée montante?
Sans doute par les mots de ma mère arrête de pleurer tu vas faire déborder la mer.
AK Pô
15 06 11


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