Le vieux Jules ( les arcades sourcilleuses de la rue de Rivoli)

Je marchais sous les arcades de la rue de Rivoli quand, derrière moi, un « holà ! » a tinté à mon oreille. Je me suis retourné ; une jeune femme, tenant un enfant par la main, m’a crié : « monsieur, je crois que vous avez perdu quelque chose. » Effectivement, à deux pas derrière moi, une « chose » jonchait le sol, qui ne ressemblait à rien, mais que je reconnus de suite : une idée. Ce n’était pas la première que je perdais, ce n’était pas non plus une idée essentielle, mais depuis que j’avais passé la soixantaine, ces pertes s’accumulaient et ma mémoire se vidait, comme un tuyau percé dont le goutte à goutte vide le réservoir jusqu’à la sécheresse la plus saharienne. Je remerciais la jeune femme et récupérais cette idée que peut-être des chiens errants, des clochards ou des enfants des rues auraient pu utiliser à de mauvaises fins, surtout la mienne, vu que cette idée m’appartenait de droit (je ne vole jamais les idées des autres, puisqu’ils n’en ont pas, mais utilisent la petite mafia des sus-nommés pour me faucher les miennes).

Il est souvent raconté dans les livres de poche que les petites gens ont de piètres opinions de ceux qui ont de grandes bibliothèques chez eux, et qu’ils pensent, ces pauvres gens, que ces rayonnages remplis de livres ne sont là que pour épater la galerie. Ces mêmes petites gens sourient à l’idée que pour accéder à ces imposantes bibliothèques leur propriétaire utilise une échelle à neuf barreaux, généralement en bois tropical. Les petites gens ont donc au moins une idée, qui les rend imaginatifs à peu de frais. Ils ignorent que tous ces livres sont factices, sauf quand ils vont dans les foires où se trouvent des marchands de meubles. Mes idées sont réelles, point de rayonnages, point de papier ou de site internautique, non, mes idées sont formelles, intestines, bricolées dans le cerveau, dans mon laboratoire, le moins élaboré qui soit, certes, mais qui offre de magnifiques pépites qui pourraient changer la face du monde, si je ne les larguais pas en route.

Jules, me dis-je in petto, ne perdons pas le nord, ni le fil : il ne faut pas confondre ceux qui ont des idées et ceux qui se font des idées. Là réside le malentendu. Ainsi, si quelqu’un derrière vous crie « holà ! », vous pouvez croire qu’un danger, une menace, que sais-je encore, un dérapage imminent sur une crotte de chien, un supporter ivre sortant d’un stade de foot une canette aiguisée en main, bref n’importe quel ingrédient qui fera vivre la Presse le lendemain vous arrive. Avec votre photo dans le journal, une vidéo amateur, un déferlement d’internautes sur les réseaux sociaux, (penser à abolir « sociaux » de tous ces réseaux à la con) et voilà une idée toute faite qui vient à propos remplir votre bibliothèque mentale de jaquettes sans contenu, si ce n’est de cons tout nus. Cela fait réfléchir. Comme le petit Poucet, enfant, j’avais des idées pleins ma besace, des cailloux pleins de roses des sables, des sacs poubelle à jeter dans des bacs aux allures attrayantes, et je coloriais des mondes différents avec des crayons de plusieurs couleurs, selon mes idées, mes dessins, mes desseins, ;  pourtant je n’avais aucune idée du destin, ni de l’humanité, ni du fait que je perdais chaque jour espoir, sans jamais m’en rendre compte, que j’abandonnais tous mes optimismes au fur et à mesure que j’avançais dans le temps. Jusqu’à ce que cette femme m’interpelle : « monsieur, je crois que vous avez perdu quelque chose ! »

J’ai ramassé l’informe paquet. Encore une idée perdue, ça n’arrête pas, mon vieux Jules, depuis que tu as passé la soixantaine, ai-je pensé. Le paquet entre mes doigts semblait animé d’une drôle de vie. Sous les arcades de la rue de Rivoli, mieux vaut garder pour soi un petit colis gros comme un torticolis qui paniquerait les passants pressés. Je l’ai mis dans ma poche. Et je me suis mis, j’ignore comment et pourquoi, à courir. Pas besoin d’ouvrir ce paquet, j’en possédais l’idée : c’était ma jeunesse qui fuyait avec moi. Etonamment, j’étais plus rapide qu’elle. Au passage j’ai saisi l’enfant de la jeune femme, lui ai mis, tout en continuant ma course, l’idée dans ses petites menottes, avant de le relâcher et de m’éclipser loin des arcades sourcilleuses de la rue de Rivoli.

C’est là qu’ils m’ont abattu à coups d’idées fausses, dans un recoin de rue sombre, où ma mémoire était planquée. Mais toi, vieux Jules, depuis longtemps déjà, tu avais disparu.

AK Pô

11 08 2018

Ptcq

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