Comment conjuguer le présent quand on est imparfait

Ils sont assis l’un en face de l’autre, dans ce café où ils se sont donnés rendez-vous pour tenter de conjuguer leur vie au présent. Ils ne se connaissent pas, nous ne les connaissons pas. C’est jour de marché, et la pluie abondante remplit le bistrot d’une foule de clients que la patronne voit pour la première fois; un genre de réfugiés climatiques dont on n’entend plus parler depuis l’avènement de l’ère Berlusconi (+ Trump en 2018) et le silence radio des ondes méditerranéennes.

Pour les décrire, il est nécessaire de leur donner un nom, une identité. Il et elle ne suffisent pas pour nous rapprocher d’eux. Lui s’appelle Bistouquet. Et dès lors, il nous devient familier: qui n’a jamais eu un oncle, un cousin, un parent lointain, qui se prénomme Bistouquet? Il pose la question idiote sur la table, à côté des doubles cafés fumants que leur sert la patronne. Elle, c’est Clara. Quel homme n’a-t-il jamais rêvé de tenir dans ses bras une femme nommée Clara, un tramway nommé Désir? Entre ces deux personnages et nous, une relation s’élabore. Les hommes pensent à Clara, les femmes à Bistouquet, et la patronne au bon fonctionnement de son bistroquet, au chiffre d’affaire de la journée et aux commandes de sacs de café moulu à préparer pour la semaine prochaine.

La pluie, quant à elle, redouble dans la rue: elle va finir SDF, tant son avenir est de sécheresse; elle ne gagne pas le bac qui remplit ses ambitions et alimente sa culture potache et potagère, mais finit dans le caniveau et roule dans l’égoût. Les chiens traîne-rues s’ébrouent sur le trottoir et pourtant le temps n’y est pour rien, car c’est par timidité que Bistouquet n’ose prendre la main gauche de Clara, c’est par émancipation que Clara tient dans sa main droite une cigarette éteinte qu’elle fait rouler entre ses doigts potelés, et quand Bistouquet remonte le long de ces bras son regard il s’aperçoit que tout chez elle est rond comme une planète, engoncé dans une chair replète d’où n’émerge qu’un visage éclatant de santé, des yeux en amande, des iris noisette, des cils qui rebiquent vers le front en alpage, il lit dans ce visage le baiser qu’il n’ose poser comme un préambule à l’aventure, comme un timbre s’oblitère sans retour à l’expéditeur, il lit les mots qu’il a écrits en songe et face à elle, face à Clara qui le toise, soudain il sent que la question sur son nom porte en elle un malaise, qu’elle induit une clause rhédibitoire à son parcours imaginaire, et son rêve se brise dans le fond de sa tasse.

Clara, dans un battement de cils, accroche la poussière du malaise naissant. Les paupières mi-closes, le nez pointé vers le panonceau toilettes, elle articule deux petits mots d’excuse, se lève et disparaît derrière le comptoir, suit le couloir jusqu’au fond, tourne à gauche, pousse une porte qu’elle referme d’un geste vif et mesuré, se pose et refléchit. Ce type ne me plaît pas, comment vais-je m’en débarrasser sans trop le brusquer. Je n’ai vraiment pas de chance avec les hommes. Existe-t-il un seul bonhomme, un voyageur représentant placier de mon idéal, un type qui perd chaque nuit en dormant deux centimètres de tour de taille, est grand, musclé, bon amant, riche, beau, aime grignoter du pop corn aux séances de vingt deux heures du Méliès, un homme qui aime les animaux et ne regarde pas à la dépense quant à mes menues envies, comprend que mon unique but dans la vie est de me caser confortablement dans la facilité, l’aisance, l’ennui doré?

Entretemps advient de l’extérieur une éclaircie, les clients quittent le bar, les parapluies se ferment, les chiens cessent de s’ébrouer et les bacs à fleurs décorent de tristesse les SDF. Tout redevient normal. La vie reprend son cours, les caniveaux suivent la pente et les gouttières brillent aux rayons passagers du soleil.

Quand Clara réapparaît, la table est desservie et les consommations, apprend-t-elle alors, ne sont pas réglées. La patronne veille au grain et l’escapade de l’un condamne l’autre à payer, c’est la loi du genre, ma petite dame, et dieu sait combien j’en ai ramassées, des illusions perdues, depuis que je tiens ce commerce. Enfin, tant que les gens payent leur pot, je veux bien échanger les fleurs fânées contre de nouvelles chances.

Clara maugrée. Cette illusion lui coûte sept euros, à deux pas des sept cantons. Bistouquet emporte avec lui ce triste moment, disparaît dans les artères perclues de solitudes globuleuses, la mauvaise foi le guidant, le remords perforant ses semelles sensibles; le pont du quatorze juillet l’invite au grand saut mais le gave est en crue et ses eaux ressemblent à sa vie. A quoi bon se noyer, l’eau est aussi sombre que l’air, Clara aussi vide que ses gestes enrobés de chattemite, changer d’atmosphère, mieux vaut aller pleurer dans les jupons de ma mère. Bistouquet, personne d’entre nous ne te connaît, on rigole de ta mésaventure, allez, remets-toi, les jours de pluie ne servent qu’à apprendre à danser entre les gouttes, pour se noyer il suffit d’ouvrir la bouche vers le ciel, c’est si simple, si convenu, si désespérant cette idée que la femme est l’avenir de l’homme quand l’homme n’a plus d’avenir, qu’il le sait et refuse d’en prendre son parti.

Pour décrire cette rencontre, finalement, il n’est pas nécessaire d’affubler les personnages d’un nom. Il suffit d’écrire: deux anonymes se donnent rendez-vous pour faire connaissance. Ils cherchent leur alter ego mais leurs egos s’altèrent à la vision de l’autre et ils se quittent comme une pierre ricoche sur l’eau calme d’une mare: sans laisser de trace. C’est ainsi que, pour sept euros (non payés par le contribuable ) le présent s’écrit au passif.

-par AK Pô

25 09 10

Vignette : Tomi Ungerer,

Un commentaire sur “Comment conjuguer le présent quand on est imparfait

  1. … Alors, un nom ou pas de nom ?
    Qu’ils se nomment Clara et Bistouquet, Ix et Zed ou elle et il (sans majuscules), vos personnages sous votre plume offrent un moment de lecture bien exquis !

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