La lettre

Bien sûr, j’ai vu en passant qu’il y avait une lettre dans la boîte, bien sûr, j’ai vu l’adresse rédigée d’une écriture féminine et le joli timbre sur l’enveloppe. Mais je suis sorti. Une affaire urgente en ville et pas le temps pour la bagatelle. Dans les rues serpentines qui descendent vers le centre il y avait foule. Pas la foule habituelle des chalands en goguette, des écoliers en retard et des ménagères chargées de cabas, non. Les gens formaient un bloc compact, résolument emberlificoté, un mur infranchissable que je tentai malgré tout de traverser dans ma logique ubiquiste de le transformer en rideau de fumée. Peine perdue. Quelques gaillards m’entourèrent très vite et, soulevant leur large banderole, me poussèrent dans la masse cahotante. Une pluie fine se mit à tomber quand furent entonnés les premiers chants, et une nuée de parapluies s’ouvrirent, telles des fleurs assoifées, giroflées rouges,tulipes noires,donnant au ciel une couverture que n’avaient plus les gens. Le monde était en crise et la rue hurlait sa haine.

De petites vieilles, en pantoufles et robe de chambre, prédisaient un avenir sombre à des adultes sans souvenirs, et les enfants, cartable à l’ épaule, s’encanaillaient en lançant des jurons sous les jupons de leurs mères. Devant marchaient les plus aguerris, les stratèges du combat, hommes et femmes aux souliers lourds, aux hanches larges, prêts à en découdre au moindre incident. Les caisses étaient vides, caisses de retraite et d’allocations. Dubaï fêtait son dix millionnième résident permanent, une seconde tour de douze cents mètres achevait son érection. Un journaliste avait fait paraitre un article dans le Monde Fantomatique dans lequel il était dit: « du haut de cette tour un restaurant panoramique offre une vue incomparable sur la misère du monde. Des régions sahariennes aux monts de la Lune, du lac Victoria à Madagascar en passant par Delhi, Bombay et Islamabad, de l’Irak à l’Ouzbékistan, de la plaine du Po aux rives de la Tamise l’oeil s’éblouit et la paupière se gonfle d’émotions rares. On est ici, à cette altitude, plus près d’Allah, de Dieu, que de Youssef Chahine et de « ces renégats, ces crève-la-faim dont la conscience un peu tardive nous a conduits à l’exil. Dieu lui-même s’est exilé en voyant s’approcher les cohortes. Ici, nous restons ses disciples… »

Je regardai ma montre. Elle indiquait le Nord. Un groupe de jeunes femmes souriait à mes cotés; rien n’est jamais perdu, songeai-je, même quand le temps passe. Tout ce qui défilait devant mes yeux regorgeait de reminiscences. Les murs sur lesquels j’avais caressé des ombres, les fenêtres des immeubles où j’avais pénétré sans autorisation, me bornant à les envisager donnant sur des séjours des plus voluptueux, des chambres aux lits moelleux et des cuisines remplies de gâteaux mousseux. Me revenaient les persiennes qu’alors je refermais vraiment, la lumière des après-midis de sieste, le parfum des draps écrus et la douceur des peaux tendues vers le désir.

Le cortège, gonflé de milliers de personnes, traversa le pont qui débouche sur la Grand Place. Baissant les yeux, je vis le fleuve. Mille fois j’étais passé, ce chemin m’était d’un banal quotidien, et ce fleuve, j’en avais oublié sa présence. Bien sûr, j’ai vu en passant qu’il y avait une lettre dans la boîte, bien sûr, j’ai vu en passant qu’il y avait un corps qui flottait, mais la foule me poussait et je repoussais la foule mais le parcours échappait à mon contrôle. J’ai regardé le vide, j’ai regardé le ciel. Un vieillard est tombé, sa canne s’est rompue. Je l’ai vaguement reconnu, un voisin de mon immeuble. J’ai souvenir de son grand chien, un briard, qu’il sortait trois fois par jour (je le regardais de ma fenêtre). Au début, le chien était un jeune fou. Par la suite, son maitre le devînt . Le chien partit, ne revînt pas. Alors l’homme se mit à vieillir, seul sur un banc, invectivant le soleil de l’avoir muté en ombre, blasphémant sur les hommes qui le fuyaient, le travail perdu et le crépuscule de son corps décharné qui ne le chauffait plus. Pourtant, par quelle rafle l’avait-on mené ici, lui qui n’avait qu’une envie, trouver un rifle et en finir, je ne sais. Mais le désespoir n’est qu’un costume mortifère, celui qui le porte reste vivant jusqu’au bout de sa route. Seule la douleur annihile le mal. Je souris à cette pensée; avait-elle un sens?

Sur la place, nulle armée, nulle force de l’ordre. Une nuée de pigeons virevoltants. Sur les hauts mâts des candélabres, des caméras épiant la foule. Pourquoi se battre, quand l’ennemi n’existe plus? La populace s’auto-détruira toute seule, bouillie écarlate d’extrêmistes et de modérés, de violents et de pacifiques, incohérences et certitudes feront plus de dégâts que n’importe quelle répression. Manifestation retransmise en direct. Le ciel se découvrit et, dans ce climat de tension, le bruit fusionnel des parapluies se repliant, se recroquevillant, se consumant de leur inutilité présente fût magiquement suivi d’ un silence immense qui déborda de la place, se répandit dans les rues de la ville, dans les faubourgs, les collines environnantes. Ce silence parlait de calme, il sussurait qu’il n’y aurait pas de sang d’innocents sur les pavés, que l’heure simplement venait de sonner en une vibration secrète, muette et en même temps ressentie par tous. L’heure était venue de se débrouiller seuls, sans mirages, sans Dubaï, sans ouailles ni esclaves du Culte, sans Dieux, sans Maitres, en nage libre. L’homme est un oiseau que le vent emporte, pas un ventre oisif qu’une pomme déporte dans des bureaux.

Les petites vieilles se groupèrent et se mirent à entonner des chants élégiaques pour fausser l’avenir, les écoliers expliquèrent aux oiseaux l’art antique de la grammaire cependant que leurs mères riaient dans les bras d’hommes inconnus des caméras, les amoureux firent la ronde autour des candélabres et des jonchées de roses voltigèrent du haut des mâts, mon voisin trouva un chien qui ressemblait au mien, des poèmes de René Char furent lus à voix haute, des poèmes de Neruda à voix basse, et d’autres sortirent de terre dont on fit l’inventaire pour le futur roi du Péloponèse afin qu’il répandît en épigrammes et sonnets l’avènement du nouveau monde. Les traductions, les thèmes, les droits et les devoirs furent transmis le soir même aux représentants des animaux, aux peuplades reculées de la Haute Egypte, du Caucase, du Mozambique et de la Terre de Feu. On transmit aux états-uniens une copie qu’ils ratifièrent en chinois, hindi, et anglais du Commonwealth. Le Maghreb, l’Indonésie, la Guinée Papouasie, tous furent informés et tombèrent d’accord avec les textes constitutifs. Il régnait une telle euphorie que quand le vrombissement de l’escadrille de l’armée de Dubaï se fît clairement entendre il était déjà trop tard. Ce fut un vrai massacre. D’un coup, toutes les idées devinrent noires. Chacun tenta de se raccrocher à son destin, mais fatalement celui-ci déchirait son blanc-seing au profit du sang chaud, qu’il absorbait comme un buvard. Du désir on passait à l’idolâtrie, de l’espoir d’un jour meilleur au couloir de la mort sombre. Le roi du Péloponèse ne pesait pas lourd par rapport au pèze.

Comme les autres, je courus. Les murs se crevassaient, les persiennes persécutaient mes souvenirs, des fenêtres aux vitres explosées des cris torturés jaillissaient comme des rafales de mitraillettes. Bien sûr, j’ai vu en passant qu’il y avait une lettre dans la boîte, bien sûr j’ai vu ces corps démembrés, décervelés, flotter sur l’eau noire du fleuve. Mais je me suis enfui. Je n’ai pas eu peur. Seule la douleur annihile le mal. Je ris à cette pensée: a-t-elle un sens? Les rues sont profondes, les ténèbres clouent sur les portes cochères le nom des crucifiés, un tellurisme diabolique répand l’âcre odeur du poulet grillé au napalm, je me souviens; en arpentant ces rues j’entends mes cris d’enfant, les cailloux lancés contre les autres gosses, les vitrines interdites derrière lesquelles dansaient des femmes sveltes, les rixes des ivrognes, les sirènes des pompiers et le vent me chavire, je connais ce chemin: c’est ma vie. A présent, je la remonte en trombe, je tremble. Ne pas se retourner pour trahir le destin. Les petites vieilles en chaussettes à présent, ouvrent grandes leurs robes de chambre, leur nudité prélude à mon avenir, sensuelles blessures aux chairs ramollies, ne les écoute pas, garde tes souvenirs bien serrés contre toi, cours, cours plus vite que les oiseaux ne volent, le vent qui t’ emporte t’a vu naitre et veut te voir mourir de ta plus belle vie. Poursuis ta route, poursuis ce chien qui te ressemble, il sait où est sa niche et où est ton foyer. Tu le croyais fou, il l’était. Maintenant, c’est toi. Mais tu l’as oublié. Ne compte pas tes enjambées, ça mène nulle part. Ca y est, le chien jappe déjà, tu y es. L’immeuble est debout, il t’attend; les clefs sont dans ta poche, quelle chance: tu as sauvé ta vie sans perdre tes clés, un exploit. Bien sûr, en rentrant tu verras qu’il y a une lettre dans la boîte, bien sûr tu verras l’adresse rédigée d’une écriture féminine et le beau timbre sur l’enveloppe, bien sûr tu ouvriras délicatement cette lettre et la liras. Mais ce que tu liras, tu le savais déjà, quand tu es sorti.

AK 26 12 08

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s