Les trois arrosoirs (Pim Pam Poum)

Fouchtri fouchtra! déjà lundi et je n’ai rien pondu pour Le PKI! C’est à cause de la lune, trop grosse en ce précédent samedi soir. Du coup, j’ai trouvé refuge sous la couette; volets fermés, à écouter les hulottes huer et à sentir remonter par les pieds de lit le tellurisme de la chair tendre de la Pachamama ensommeillée à mon côté. Jusqu’à ce que, par les interstices des volets, les premiers rayons de soleil percent la vision troublante d’un matin sans nuage. Avant même que les prairies, encore assoupies sous leurs draps de rosée blanche, ne reverdissent à l’arrivée de brebis saltimbanques, menées par les trois frères: Pim, Pam, et Poum.

Pim est le puîné et, en tant que bon dernier de la fratrie, le plus représentatif de la famille. Une touffe blonde et hirsute de cheveux ébouriffés, des joues à manger des pétards et une mémoire des évènements que nul ne saurait lui contester. Le nombre de claques sur les fesses qu’il a reçues, le nombre exact de vermicelles dans son assiette de soupe de la veille, le détail du parcours qu’il a effectué dans sa fuite éperdue pour ne pas recevoir de râclée et le descriptif anatomique de la main, du geste et de la masse musculaire de son père quand celui-ci l’a rattrapé font de ce gamin de huit ans le parangon d’un futur énarque, mais dans un autre monde, si possible peuplé de manchots.

Il y a quelques années, dans la Presse, un débat s’était répandu, concernant une hypothétique mémoire de l’eau, thèse défendue par d’ineffables chercheurs désormais noyés dans l’oubli saumâtre de l’Histoire. Si l’eau n’a pas de mémoire, au moins a-t-elle un poids. Raison pour laquelle Pim est doté du plus gros des trois arrosoirs, contenance quinze litres.

Pam, le cadet, n’a pas de soucis. Son teint de noiraud mal léché (qui en ferait idéalement un vendeur de colifichets sur le champ de Mars s’il n’était encore trop jeune) masque en réalité un bon coeur pour qui le connaît. Hélas, hormis ses frangins, seuls les animaux de la ferme discutent avec lui. Les campagnes se dépeuplent, et jouer à saute-mouton n’est possible qu’au sens primitif du terme. Depuis qu’il a atteint ses seize ans, par mimétisme ou par attrait véritable, Pam se laisse pousser le bouc, et apprend secrétement l’art et les rituels de l’Aîd- El- Kébir avec l’intention de, plus tard, monter une petite cahute de kébab en bas de la côte de la départementale, au carrefour des routes qui mènent aux quatre saisons de ce petit pays. Comme ses minuscules yeux semblent enchâssés dans leurs orbites et que ses oreilles tentent, les jours de grand vent, de le faire décoller de la réalité de ce paysage verdoyant, il a décidé lui-même de se lester d’un arrosoir d’une taille proportionnelle à sa crainte de s’envoler, et s’est accaparé le modèle moyen, contenance huit litres.

Il y a quelques années, des hommes nantis d’une branche de coudrier, ou de noisetier, débusquaient des sources enterrées dont nul ne ressentait la présence sous ses pieds. On creusait alors un puits. Et l’eau surgissait, nue et claire, reflétant le ciel, se renouvelant durant des dizaines d’années, plate comme un miroir, savoureuse comme une goulée d’air frais. Quand, en période de sécheresse, le niveau baissait, on y basculait un ou deux ancêtres qui, une fois bien humectés, racontaient où ils avaient planqué l’héritage. La famille allait vérifier. Si c’était vrai, ce qui était généralement la régle, on les remontait et une grande fête avait lieu, qui durait jusqu’à épuisement des fonds révélés.

Poum, l’aîné, a eu vingt ans tout-à-l’heure. Il est né un dimanche, et sa famille lui souhaite chaque semaine son anniversaire, à grands renforts de coups de pied stimulants. C’est à la fois un plaisir et une obligation. Dans dix ans, ce sera le patron. La bergerie, la basse-cour, l’enclos aux cochons et les deux hectares de maïs seront sous son autorité. Il a donc pris le plus petit des arrosoirs (contenance trois litres), car sa générosité se doit d’être limitée au mérite de chacun des membres de la famille. Comme il est également le plus grand par la taille -ce qu’il compense par une mollesse rédhibitoire-, ses frères l’ont promu Grand Arroseur. C’est lui qui opère le premier versement de liquide sur la tête de Pam les jours de douche, celui-ci, avec l’eau récupérée, arrose à son tour Pim, qui recueille le précieux liquide dans le plus gros des arrosoirs. Il remplit à son tour le petit récipient qu’il rend à son grand frère, qui recommence la manoeuvre autant de fois que nécessaire.

Pendant ce temps, les moutons gambadent et la Pachamama masse la plante de ses pieds en chantonnant un ancestral cantique où il est question d’un rhabdomancien déjeunant d’une baguette tartinée de beurre et de confiture de mûres fraîches, étendu dans un vaste lit de rivière à sec, entre Las Vegas et le centre du Chili (cf doc de J. Ortiz et Dominique Gautier).

Quand l’eau s’avère plus noire que les corps qu’elle lave, les trois lascars admettent qu’elle n’est plus consommable et la renversent sur les taupinières. Cette eau regagne alors le tréfonds de la terre en suivant les galeries, jusqu’à la nappe phréatique, qu’elle atteint vers midi, à l’heure de l’apéritif. Dans le lointain, les cloches sonnent la sortie de la messe. Les moutons se comptent par distraction, tâches blanches sur fond vert, sous l’oeil inattentif de quelques balbuzards piscivores. La lune est tombée au fond du puits, et ne remontera qu’avec la nuit. Des arrosoirs en zinc, maintenant rangés, se reflète la lumière calme et diaphane d’un dimanche à la campagne. Pim Pam et Poum ont le nez dans l’assiette et le regard vague. On entend l’eau couler du robinet de l’évier où leur mère nettoie ses instruments de cuisine.

C’est l’heure où, sous ses airs pudibonds, le soleil réchauffe ma couenne et m’incite à la sieste. Une bonne sieste, le corps étendu sur un transat et recouvert d’un plaid en tartan d’Ecosse (spécial cossard), une sieste durant laquelle Pachamama et soleil des Incas vous font oublier le pied de la cordillière des Andes, où l’on chasse les paysans en leur volant leur eau, en l’empoisonnant, en les affamant, où l’on oublie le Nevada, Las Vegas, et l’embouchure à sec du Colorado en Basse Californie mexicaine, qui désespère les pêcheurs, et tous ces lieux de la planète où l’eau est si terriblement absente des arrosoirs…

 AK Pô

26 01 11

(maintenant, buvons un coup !)

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