La source

Ça commence ici. Par un petit filet d’eau qui sourd d’un vieux tuyau de cuivre et plonge dans un lavoir rustique, dans lequel des poissons rouges sommeillent, frétillent, échafaudent des plans pour conquérir le monde sous-marin. La source d’où provient ce petit filet d’eau pure est à une centaine de mètres en amont, enchâssée entre deux rochers que l’usure a polis, l’usure de ces caresses que l’eau claire a prodiguées depuis un siècle; elle ruisselle à l’instar de ces hommes qui, quand le soleil parvient au zénith, étanchent leur soif en tendant leurs mains en écuelle, avant de faire la sieste à l’ombre des bergères. Si la source murmure en s’évadant des rocs, au tuyau du lavoir déjà elle trouve son langage et s’exprime en clapotis sonore. Sa voix est cristalline mais sa langue étrangère au vacarme des villes.

Car il faut du silence pour pouvoir la saisir.

Par un trop plein creusé dans la pierre du lavoir le fluide translucide s’écoule en murmurant, rejoint un peu plus loin par d’autres eaux limpides qui viennent en confluence grossir le maigre ru, lui donnant une parole plus vivace parmi les cailloux qu’il heurte et arrondit. Ce n’est déjà plus ce filet de voix qui vibrait maladroitement au sursaut du lavoir, mais bien un jet joyeux qui s’évade, caracole, semblable à ces gamins au sortir des écoles qui s’égaillent en hurlant leur soif de liberté. Mais le ruisseau est autre, qui ignore le vertige des talus. Coulant fatalement par les sombres artères du sol, il chante une terre venue des profondeurs; peu à peu son timbre, alors que grossit son flux, devient plus grave au fur et à mesure qu’il descend et s’écarte des hauts plafonds du ciel.

Le torrent recueille l’affluence de ces ruisseaux multiples et solitaires, auquel parfois s’ajoute le chagrin des nuages et la tristesse des amants désunis. Il mène en fanfare la descente aux enfers, vacarme et tourbillons, gravitant toujours vers le plus bas des mondes qu’il nourrit en passant. Il use d’impatience mille galets, les roule et les charrie en les vêtant d’admirables couleurs, les enduit d’adamantins reflets que les poissons jalousent, sauf les truites arc-en-ciel qui frayent et vagabondent près des berges, en retrait du courant. Puis, au tumulte succèdent les hanches larges de la plaine, les sinuosités tranquilles creusées dans la terre meuble. Aux chants bruyants, aux octaves en dénivelées sonores succède l’étrange silence du gave hypocrite, dont les riverains connaissent les couleurs et les sautes d’humeur. Calme et rapide, longé par les coureurs à pied et les cyclistes sur des chemins de graves et d’argile mêlées, il n’aime pas être dépossédé de sa sauvagerie, et réinvente de nouvelles embûches afin de retarder ces challengeurs pressés. Il déplace en bougonnant les atterrissements, heurte les digues, ne laisse en place que les passes à poissons, poinçonne les épis, creuse les plis tendres des rives fragiles, laissant les racines nues des arbres caresser son eau fraîche avant que de sombrer, emportées par les crues de cet ogre d’apparence sereine.

Grands princes de la plaine, vénérés par des légions d’agriculteurs, voici les gaves se joignant, tous aussi pansus les uns que les autres. L’union, qui jadis faisait la force, transforme leur ambition. De gaves ils passent fleuve, eux qui n’en étaient alors que les vassaux . Mais le lit est si vaste qu’ils peuvent, en réunion, tramer tous les complots. L’illusion de puissance que draine en un seul débit notoire le fleuve ainsi promu lui masque sa fin proche. Il avance en silence, semble ralentir son allure. Entend-t-il déjà le chant des mouettes annonçant le terme de son voyage? Il voudrait alors qu’un déluge universel submerge toutes les terres, que l’océan l’accueille à bras ouverts, le confonde avec lui.

Ainsi en va-t-il des hommes. Au clapotis joyeux qu’ils poussent à leur naissance, aux espérances qu’ils chantent en grandissant, aux découvertes qui les émerveillent et aux désirs qui les meuvent succède le charroi des masses silencieuses, foules qui se noient dans l’orgueil d’être rois, et finissent oubliés dans les eaux profondes de leurs égocentrismes, marées basses engouffrant la lumière la plus intime d’eux-mêmes.

Océano nox.

Ce n’est que bien plus tard qu’un nouvel homme, alors, nu, surgira des vagues océanes, et remontera les eaux sombres du fleuve jusqu’à la source où tout débute, s’évaporant ensuite dans le cours de cette longue histoire.

 AK Pô

30 01 11

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s