20 minutes d’écriture, 30 secondes de lecture.

Vingt minutes d’écriture, trente secondes de lecture,

ou quand les oiseaux déplumés joueront à chat perché.

De ses petites pattes avant le chat faisait danser les feuilles mortes du jardin. Il sautillait, petits rebonds sur ses cuisses semblables à des cuissots de lapin, quand on a faim. Le vent, ce prélat magistral, l’observait avec amusement ; il descendait du Nord et s’émerveillait de l’insouciance juvénile dont les animaux domestiques font preuve, dans ce Sud réfugié au pied des cimes célestes de la globalisation.

Il est vrai que les hommes, ici, sont assez semblables aux animaux qui vivent dans leurs prés, leurs chaumières, et, exceptionnellement, dans leurs marigots politiques (mais la boue est symbole de bien-être, pour qui y conflue sa fontaine de jouvence). Les hommes, ici, jouaient et riaient, ignorant que ces feuilles mortes avec lesquelles s’amusait maintenant le chat – à vrai dire un chaton, noir comme l’ébène- n’étaient que le défilement, l’écheveau déroulant leurs jours de gloriole fantasque, la lecture quotidienne de nouvelles, de faits divers, de décrets, de promulgations de lois et de magazines, un mouvement centrifuge, un maëlstrom, une spiralée de lavabo, qui emportait à chaque lecture, à chaque vision, la suprême défaillance : oublier le Passé, enjoindre au Présent l’obligation à ne suivre qu’un seul chemin , celui de construire l’Avenir, cette destination irrévocable. Mais sans racines, pas de Futur.

De son côté, le chat, à mieux l’observer, ne jouait qu’avec les bonnes feuilles, celles dont on pourrait dire qu’elles demeurent présentes dans les esprits, dans la mémoire intacte des hommes qui l’ont traversée à leurs risques et périls (du fil à linge au fil barbelé). Il les saisissait avec tendresse, respect, flairait le parfum ineffable des rides essentielles, on lisait dans ses yeux des gambillements nourris de littératures subtiles, et sa ritournelle de velours griffée par un style puissant, élégant, exacerbait une passion, un entrain, une volonté quasi expiatoire de s’envoler, de quitter la planète nue des hommes imbéciles pour jouer avec les oiseaux à baron perché. Loin des hommes. (Les oiseaux il est vrai, depuis belle lurette, connaissent le langage des chats, et vice versa, les planques, les branches inaccessibles, les guets-apens…).

Les hommes, ces imbéciles, avec leurs bras, garde-fous impuissants face à la cruauté, avec leurs fous qui leur trouent la peau, avec leur délire mégalomane, courent mais ne jouent pas avec les feuilles mortes, les nouvelles du jour appartiennent aux cauchemars du quotidien, car il faut essentiellement des riens pour élaborer le clonage du monde, pour rendre exacte l’image dans laquelle nous nous incrustons sur des écrans plat-net.

Vingt minutes d’écriture, trente secondes de lecture. Et sous nos pas les nouvelles du monde réel ne cessent de craquer, cri de Munch , silencieux dans le vacarme des villes, suicidaire dans le désert des campagnes. Sais-tu qui habitait ici, avant que tu ne t’y installes ?

Non,

Vivait ici un jeune chat noir, qui dansait et coursait les oiseaux, les feuilles mortes du châtaigner, des pommiers, du figuier. Maintenant, c’est à ton tour d’apprendre, puisque tu vis ici.

Je ne crains pas l’hiver, seulement les hommes, qui ne connaissent du feu que la couleur du sang. Sois tranquille, je veillerai sur le vieux matou qui dort sur le tas de bois, dans le jardin.

AK Pô

05 11 2013

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