Bizarreries

Il se passe des choses bizarres. Bien au-delà de la distraction. Au début, c’est l’épaule droite qui me chatouillait et, à force de grattages, l’irritation a commencé à gonfler ma chair pour former un petit dôme aux allures sympathiques. J’emploie le terme sympathique car, n’étant pas très épais physiquement, cette boursouflure me donnait de profil des illusions d’athlète, style lanceur de poids cependant, et non coureur de fond. Après quelques mois, alors qu’elle ressemblait à une balle de tennis, cette verrue a éclos. Et c’est un petit bras de nourrisson qui alors est apparu, un bras potelé, rose, se terminant par une main du même calibre. Ma stupéfaction fut telle que j’envisageai sur le champ de la couper franchement avec mon couteau à légumes, qui est petit mais très effilé et dont le tranchant a fait rendre l’âme à plus d’un carré de carottes peu affables, et de pommes de terre crûment charnues (cachées dans des robes champêtres).

Quelques mois ont passé, et du stade de nourrisson à celui d’adulte, le bras inavouable a atteint sa taille définitive, pilosité comprise. Un bras qui se voulait en parfaite harmonie avec les tendances de l’époque: travailler plus pour gagner plus. S’il se fût agi d’un bras gauche, la finalité n’eût pas été la même, et passer pour un fainéant, voire un romanichel (dont on sait, à la lecture d’une certaine presse, qu’ils n’ont pas les mains dans leurs poches mais dans celles des autres), m’eût comblé d’effroi de honte et d’incrédulité. Or cet organe, devenant chaque jour plus familier, plus jeune que l’original, commença à empiéter sur mon territoire d’activités habituelles. Il prenait le marteau avant que l’autre ne le saisisse, enfonçait les clous avec une détermination toute sarkhozienne, mettant mon rythme artériel à une contribution telle que le sang finissait par déserter le cerveau pour mieux gérer le geste. Sans parler de ma main gauche, bleue d’hématomes, car le biceps maladroit qui dirigeait l’outil manquait son but la plupart du temps, temps qui m’était compté tant j’avais de caisses de retraite en bois à fabriquer dans mon petit atelier.

Pendant cette tragique période, mon premier bras (celui qui m’avait été donné à la naissance avec un contrat de travail -vivre étant un métier- selon Pavese) périclita. Quand l’un se ruait sur la boîte à clous, lui allait faire des fariboles dans la poche de mon bleu de travail, quand ce n’était pas sous la blouse de madame Lison, mon assistante. Bref, ce bras devenait peu à peu hors-la-loi, ses attitudes déloyales envers son géniteur, son tempérament libertin et ses tendances à dévoyer son compagnon du même bord devînrent un problème crucial; il y avait péril en la demeure. L’achat d’un téléphone portable ne réduisit pas les nuisances, bien au contraire. Une flopée de bras droits sybarites l’appelaient, tantôt pour des clous, tantôt pour des pointes. Sans compter le nombre incalculable de vibrations au travers du tissu de ma poche latérale, qui stimulaient d’autres ambitions que le simple gain d’argent. A ce propos, le prix du bois de caisse de retraite, dû à la déforestation planétaire des emplois à plein temps, flamba et les actifs fournisseurs de matière première sombrèrent, tant et si bien que ma marge se retrouva au fond de la boîte et moi au bord du gouffre.

Quand on sait que planter un clou est un art, et qu’il existe une variété extraordinaire de matériaux le composant (cuivre, acier, fer, girofle, etc), de formes excentriques (sans tête, à tête plate, torsadé, d’arpentage, vieux, bi, piétonnier, noctambule, etc), qu’il faut parfois une longue échelle (dans le cas de harengs saurs, chez Desnos, de cimaises chez Alfred du Musée) pour pratiquer l’enfoncement, le percement de paroi, que la via ferrata n’est pas ouverte au tout-venant, on comprendra qu’un bras de plus n’est pas de trop, à la seule condition qu’une règle harmonieuse permette à chacun de jouir de sa propre liberté d’action, de décider qui l’enclume, qui le marteau, qui la faucille et qui vivra verra.

Mais à y réfléchir, et j’y passais la plupart de mes nuits, deux bras droits sont-ils vraiment faits pour s’entendre? Prenons l’exemple d’un clou planté de travers: l’un dira toujours que c’est la faute à l’autre. Il faudra alors vérifier les empreintes sur le manche du marteau. On convoquera des experts, on créera une commission d’enquête, en engagera une procédure longue et paisible et, au final, peut-être, un des deux bras tombera, sous le coup de la loi, entraînant dans sa chute le bras gauche pour complicité. Quant au clou, à moitié tordu, on le redressera par une fiscalité idoine. Ne sachant plus quoi faire, je demandai conseil à madame Lison, les femmes étant censées être de meilleures conseillères que les édiles municipaux, bien que.

-« Madame Lison, que dois-je faire de mes deux bras droits? » demandais-je

-« Gardez le plus agile, émancipez le plus véhément. Celui-ci, quoi qu’il advienne, vous fera toujours une belle jambe. »

-par AK Pô

02 10 10

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s