Baron le chat

l’estrade aux pots de géraniums

Le silence est dehors et la parole donnée enfermée dans un placard doré. Perché en haut du merisier d’Amérique qui masque la vue des riverains sur les montagnes, Baron le chat ronfle. Comme les humains, l’attente de l’aube, l’espoir d’une vie meilleure, Baron rêve. Dans son cervelet de chat féral courent les souriceaux croquants, les croissants de lune, les moineaux célestes, les mamies nourricières, les laitiers en colère. Ses moustaches frémissent, le vent s’est levé avant tout le monde, enfin presque, car déjà le balayeur municipal chevauche son balai, entame la danse folle du ramassage des feuilles d’automne qui jonchent le plancher des vaches. C’est un curieux être, songe Baron, aux mouvements étranges. On dirait qu’il pagaie, se frayant un passage dans l’uniformité d’une eau boueuse, sillonnant en clapotis crissants l’onde feuillue épaisse, éparpillant en rythme soutenu la symphonie des arbres sous l’œil nyctalope de la reine de la nuit.

Le silence est dehors, diffusé par le vent, et, à la pointe de l’aube, émerge peu à peu la parole donnée tenue en laisse. Les premiers chiens s’ébrouent parmi les feuilles en tas. Le balayeur est au bistrot. Le premier petit noir de la journée, commente le patron avec une pointe d’ironie et une goutte de calva pour arroser le café. Le ciel est au plafond. Les nouvelles du jour retiennent l’attention. La tension monte au plafond et le ciel leur tombe sur la tête. Quand je pense qu’on dépense des millions pour ces clubs de fainéants, lance le Mozart du zinc, alors qu’il y a dehors toutes ces feuilles à ramasser. Le balayeur ne réplique pas. Il l’a mauvaise. Il pense in petto à son boulot qu’un fauché a failli lui voler, un agriculteur réfugié climatique des campagnes ossaloises. Un grand gaillard au teint laiteux pasteurisé. Heureusement, il ne parlait pas français ni n’avait ce bon sens citadin qu’apprécient les édiles locales.

Baron le chat s’est réveillé. Léchouilles et griffes striant l’écorce du merisier, gymnopédies erikosatiennes amorcent sa conquête du jour. Les rêves ont fondu dans la clarté primale, le silence urbain se dissout dans l’agitation et, progressivement, la promission d’une belle journée prend la parole. Le balayeur se déleste de son faubert et ramasse les feuilles à la pelle. Entassées dans sa camionnette avec vue sur les montagnes, elles maudissent les palmiers, les sapins, les agents du fisc, et finissent par partir en exil au domaine de Cerce(*), afin de garnir d’ombres claires le placard fugace et poétique où sommeille André Frédérique et dort Géo l’Hoir, pharmaciens émérites vaccinés contre la marchandisation du risque de contagion épizootique. La fuite des feuilles mortes blanchit les manuscrits, et Baron note dans son agenda de greffier que ce satané Italo Calvino ne lui a toujours pas écrit pour lui apprendre comment descendre de l’arbre sur lequel il l’a perché.

Comme de plus cela fait un bail qu’il trône là-haut, l’envie lui prend de miauler à hue et à dia, ce qu’il décide alors de faire. Et voilà notre chat hurlant comme un beau diable à la cîme d’un merisier d’Amérique, se fendant d’un cri de sirène dont l’écho se répand jusqu’à Copenhague, en passant par la Hague, ameutant les mamies nourricières, les laitiers en colère, les pompiers qui vénèrent leur sainte Barbe mais ne s’ennuient jamais. Les riverains, de leurs fenêtres, envoient des pétitions en forme d’avions ravitailleurs en papier crépon exigeant la découpe en tranche de cet arbre qui masque la vue sur les montagnes, menaçant les édiles de soutenir le bon sens paysan, ce grand gaillard déraciné que bien des maires aimeraient avoir à la maison pour préparer la garbure. Mais rien n’y fait. Le monde campe sur ses positions. Baron tire la langue et sourit: le silence retombe sur la tête des gens comme des feuilles d’automne. Demain matin, avant l’aube, le balayeur reviendra danser avec son balai. Rien n’est perdu, que le temps qui passe.

AK Pô

31 10 09

(*) Cerce: Terre élue des ringards, province hantée par les cerceux, les cacoches, les vivantes ribondes. En réalité tentative de mythification de la boîte. (in « dictionnaire du second degré » , revue « non-lieu », 1980)

(jeu de mots avec le domaine de Sers, grand centre équestre et horticole palois)

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