des trains d’amours amères

C’est désuet, c’est ignoble. Tu me prends par la main, et une fois franchi le pont, tu te retournes vers les gens, tu les regardes, non, pas froidement, ce n’est pas le terme, tu les regardes simplement se tenir là, immobiles, de l’autre côté. Et moi, c’est tout mon corps qui s’abandonne à cette main qui me tient, me tire, m’entraîne. Où allons-nous, je l’ignore. Tu ne le sais pas non plus, tu me l’as dit un jour, dans un café, sous les néons qui blanchissaient nos peaux, dans le brouhaha des discussions qui n’en finissaient pas, d’un geste, d’un regard, d’une moue. C’est ainsi qu’a commencé le voyage, devant deux expressos que nous prenions le temps d’avaler en silence, car tout était foutu: les grandes espérances, les carrières grandioses, les vies de carabins.

Et tous ces trains qui partent à l’heure, anéantissent les chemins, asservissent le temps sans prendre de retard sur la géographie d’un lieu à un autre, que nous regardons passer sans dire stop, cela suffit, allons à pied, avançons sous la bourrasque, sous le soleil teigneux, dans le creux des rivières à sec, sur les étendues verdoyantes et les déserts de pierres plates. Rien ne presse, rien n’oblige l’arbre à pousser, le vent à souffler, la mort à parler de la vie et le vide sidéral du plein astral, rien n’empêche le sang de circuler dans nos veines, aucune loi, aucun droit, la logique du corps régit la liberté d’esprit, devenir poussière, poudre d’avenir. Prenons les chemins de traverse, suivons les canaux, laissons les humains serrer leurs poings et rugir en silence, allons!

C’étaient tes beaux discours, tes mauvais rêves, débordants comme un havresac de ressentiments, que tu jetais ensuite par-dessus ces ponts suspendus que constituaient mes lèvres muettes d’admiration, chargées de baisers passionnés, rouges de cette faim que seul le feu dévore en s’emparant du corps entier, et je te laissais faire, parcourir de tes savantes mains l’espace généreux de ma beauté béate, ignoble individu, stratège diabolique, j’étais la source intarissable de toutes tes colères, la victime sacrifiée sur l’autel de ton mal de vivre, et je portais la croix en me disant je l’aime, je lui ai donné ma main si fragile, si tendre, pour qu’il m’emporte avec lui loin de ces trains qui fuient vers l’horizon sans fin.

(2010?)

3 commentaires sur “des trains d’amours amères

  1. Et aujourd’hui, j’espère que l’individu ignoble a cessé de déverser son amertume et autres ressentiments, mensonges, émotions sur la narratrice de ce témoignage

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    • Pas d’inquiétude! c’est juste un peu de littérature…vu que la narratrice, c’est moi, et le vilain garçon itou! (schizophrénie de l’écriture?!). Dans la vraie vie Chinette et Chinou s’entendent à merveille, seuls les trains arrivent encore trop souvent en retard (expérience vécue à de nombreuses reprises)

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