Charm El Cheik

J’ai toujours cru que ma vie était comme ces tourniquets de grands hôtels qu’on pousse négligemment d’un bras volubile, un sigisbée aux trousses, avec valises et chien yuppie. Un monde en soi où l’on ne porterait que la soie et l’insouciance. Un monde qui vous appartient sans vraiment y exister, car vous le valez bien mieux. Jusqu’au jour où j’ai poussé ces portes ouvertes sur l’enfermement. Le franchissement des porches. Quand le chauffeur de ma Porsche, et les deux vigiles qui m’accompagnaient partout, m’ont dit la voie est libre, vous pouvez rentrer bonne nuit madame.

Ça fait un choc. Quand vous vous faites remonter les seins et lipposucer les hanches depuis peu, retendre les tissus et raccourcir les paupières, vous ne pensez pas à Pauper, à Toto soldes, aux poches vichy de Tati, aux pochtrons du bar des Amis, aux vélos des Amish et à votre vieille mère qui dort sur ses vieux bons de l’emprunt russe depuis qu’elle réside avec son bail emphytéotique derrière la caserne où de vieilles suédoises font les cent pas en attendant leur prince.

J’ai de suite appelé Alphonse. C’est à la fois mon confident (même si l’on ne confie les secrets de famille qu’aux notaires véreux), mon amant et mon serrurier. Comment me trouves-tu, ce soir? N’ai-je pas l’air un peu troublée? Ne me trouves-tu pas trop vulnérable dans mes désirs les plus intimes? Comment font-ils l’amour, ceux d’en bas? Ce doit être sordide, dis-moi. D’ailleurs, ils n’aiment pas, ils baisent. Je l’ai entendu dire. Quel langage vulgaire! Heureusement, mon cher Alphonse, qu’il y a des guerres pour nuancer ces gens-là, sinon…

Alphonse, au bout du fil, a branché le haut-parleur et poursuit sa réussite, une patience qui se joue avec deux jeux de cinquante deux cartes. Il remonte les rois, en pensant aux suédoises, derrière la caserne. Il pense aussi à cette femme, qui lui raconte sa vie au bout du fil. A ce qu’il a appris dans l’après-midi; les violences conjugales, le cancer du sein qu’elle ignore encore, les geôles que fréquente son fils unique au Mexique, la mort de ShenZen, son Yorkshire favori, la dégringolade de ses actions EDF Suez, le piratage de radio Vatican par l’Opus Dei, et surtout, surtout, à ces coutures rébarbatives qui rajeunissent ce corps en berne,  son image de femme fatale et dont les sutures cèdent. Absurdes ambitions d’un chevalier servant qui ne succédera qu’à la nuit de l’ambition, aux rapines légères du contenu d’un sac à main de luxe. A deux doigts de la fortune.

La maison craque, ai-je dit avec esprit. Ma tête tourne. J’entre et je sors à loisir, mais dès le seuil franchi des hommes en costard me disent s’il vous plaît, madame, attendez que la rue soit tranquille, s’il vous plaît. Dans le hall de l’hôtel, entre un cocktail et un fox trailer, je sirote un vieil armagnac. Ma poitrine ne vibre qu’au bruit des obus qui s’abattent sur la ville. Un texto d’Alphonse me donne son numéro. Il est à Charm el Cheik, avec la famille Moubarak. Il fait beau. Une légère brise marine.

Mon sigisbée officiel s’offre à me divertir. Il connaît un charmeur de serpent de Marrakech, un derviche tourneur stambouliote, une danseuse du Rajasthan, un chanteur diaphonique d’Oulan Bator et un acteur de Butho né à Sydney mais qui n’y a pas grandi. Je lui dis faites-les donc tous venir en même temps, j’effacerai ainsi mon ennui universel.

Entrent alors musiciens, chanteurs, danseurs, silencieux acteurs et troublants corps en marche, dont la jeunesse, mêlée de corps et d’esprit, la mobilité volubile et le regard perçant font soudainement dégringoler mes miches, mes artefacts de beauté, ma jeunesse percluse et je sens, dans le tournis des portes d’ébène, les vitres se briser, mon regard miroiter, mes pieds voltiger et l’envie de baiser.

Dans un texto, j’apprends qu’un attentat, dans un grand hôtel de Charm el Cheik, a fait une vingtaine de morts et de nombreux blessés.

 AK Pô

01 04 11

(A lire : le train d’Erlingen ou la métamorphose de Dieu, de Boualem Sansal, ed. Gallimard)

2 commentaires sur “Charm El Cheik

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