un conte bref de comptoir raconté par un Djinn très tonique

C’est curieux, ce qu’il m’arrive : j’ai oublié mon nom. Sur un banc public, dans le sac à main d’une jeune femme qui s’amusait avec son gamin j’en ai pioché un autre : Jeanne Lefèvre. J’ai remis sa carte d’identité dans son sac, sans qu’elle me voie. Puis j’ai quitté le square. Il était environ dix sept heures. C’est l’heure où je vais boire un verre au café « les potes à Lucien », rue de l’Estampille. J’y ai mes habitudes, comme dit le patron, quand il me lance «  un petit blanc, Roger ? » et qu’il l’a déjà servi. Au long du comptoir les habitués de toute heure sirotent ensemble, comme d’hab. Je repousse mon verre plein, et dis au bistrotier : « Roger est parti, sers Jeanne. » Bien sûr, il s’esclaffe : « Jeanne ! C’est nouveau, ça ! »

Il m’énerve : «  c’est pas le jour qui est nouveau, c’est la nuit. Chaque nuit apporte ses nouveautés, et il fait noir mon vieux, c’est l’hiver. Alors Jeanne a soif d’un petit blanc, Thénardier ! »

Ensuite sonnent les heures,j’ai la tête qui tourne. Le patron remonte les chaises sur les tables, répand la sciure sur le sol avec son seau minable ; son geste est royal, sur le dégueulis que certains ont peint sur le carrelage. Il est presque minuit. Le rideau métallique est baissé aux trois quarts, (sortie des arsouilles), le silence de la nuit s’installe, le cliquetis des bouteilles est descendu cuver dans la cave, la trappe a lancé son ultime gémissement. La sciure absorbe lentement la poussière et les relents. Une main soudain frappe en dessous du rideau métallique. Sur le bois dur de ce vieux bistrot de quartier banlieusard. Une voix de femme affolée : « ouvrez, ouvrez, je vous en prie ! » Thénardier me fait signe de me taire, se rend en silence vers un œilleton qui donne sur la rue, remue son bras dans ma direction, arrête de ronflonter, et après avoir décrypté l’état de la femme qui frappe le chambranle, court remonter le rideau de fer et lui ouvre la porte.

Bien que je sois très ivre, je la reconnais instantanément, c’est Jeanne, Jeanne Lefèvre, trente huit ans, je me souviens de son âge, c’est curieux pour un type qui a oublié son nom. Pour un gars qui ne connaît même pas le prénom de celui qui lui sert à boire tous les soirs, au bar « Les potes à Lucien ».Subséquemment, il pourrait s’appeler Lucien. Je m’en fous : pour moi, c’est Thénardier. Mais Jeanne est Jeanne. Visiblement paniquée, je crois comprendre que son gamin a été kidnappé, qu’elle s’était endormie dans le square, abrutie par la fatigue, les harcèlements et les tentatives de viol à son encontre, par cette vie de sans domicile fixe que depuis trois mois elle subissait, son enfant et elle.

Thénardier, qui connaissait ma vie par les gorgeons de vins que j’avais avalés depuis mon veuvage dans son estaminet, me regarda. Je savais qu’il m’aimait bien, puisqu’il me supportait jusqu’à la fermeture de son bistrot depuis des années. Nous nous comprîmes : il alla chercher un vieux matelas (destiné aux éthyliques incapables de se relever), et nous installâmes Jeanne sous une table, après avoir balayé la sciure et que les vomis furent étanchés à l’eau de Javel, le seul alcool que les poivrots ne supportent pas. Thénardier me regarde : « tu connais cette femme ? Elle s’appelle Jeanne, comme ce que tu me racontes ce soir. Peux-tu m’expliquer ça? »

« Oui .Sers-moi un petit Beringer blanc d’Australie et je vais te le dire. »

« vois-tu, Thénardier, vers la fin de mon adolescence, j’ai compris que les femmes, les vraies et non ces poupées gonflables et manipulées par les modes stupides et consuméristes, ces « vraies »femmes donc, entraient dans le domaine particulier de ma chair, engrangeaient autant de pulsions que d’imaginaires, que cette féminité devenait mienne, sans y adjoindre de quelconques opérations. Etre un homme qui ne discrédite pas sa nature et sait se lover dans l’immensité des désirs et des animalités des femmes. Mais par la suite j’ai découvert que les hommes étaient des brutes, des dictateurs et des barbares. Alors, où cacher la femme ? Où cacher la flamme délirante de l’Humanité ?

Si les hommes baissaient leur pantalon, quels enfers y trouverions-nous ?

« -Vois-tu, Thénardier, quand j’ai vu Jeanne tricoter, portant au bout de ses aiguilles l’horloge du monde, jetant hors des mailles de son pull-over un regard attentif à son fils, l’idée m’est venue de disparaître en tant qu’homme, et c’est pour cela que j’ai refusé ton Roger, dans ton bistrot cradingue, car tu connais la nature des hommes, mais en ignore les racines féminines si fugitives.

« – c’est bien joli, tout ça, m’a rétorqué Lucien, mais le gosse, où est-il passé ?

« – tu veux vraiment le savoir ?

« -oui.

« -alors sers moi un petit Beringer blanc d’Australie. »

Il fouille sous le comptoir et en extirpe une bouteille un peu chahutée, une bouteille qui a traversé la moitié du globe dans un grand container, planquée dans un immense cargo. Il torchonne deux verres, l’un pour lui l’autre pour moi :

« -alors, t’accouches ? »

« -sa mère l’a envoyé mendier gare de l’Est pour me payer à boire. Et puis, comme Jeanne ne savait pas où dormir, je lui ai dit viens chez Thénardier, on lui fera la causette. »

« – et le gamin, salopard ?

« -le gamin, c’est toi, qui a cru à cette histoire. Demain, vers dix sept heures, Roger sera Lucette, ne t’en déplaise, patron ! »

05 01 2019

AK

Ptcq

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