Bad Boy!

Finalement, je suis très méchant. Si j’aime faire rire les enfants et séduire leurs mamans, ce n’est pas par philantropie, mais par dépit. Je m’explique. J’invite une mère un mercredi après-midi à partager un pudding autour d’une tasse de thé et je lui raconte mes voyages, jusqu’à lui donner l’envie de faire ses bagages et d’embarquer dans la première voiture de l’Orient Express qui pointe gare de Pau. Je lui raconte au bord du gave les fleuves Zambèze et Sénégal, sur lesquels je promènerai en pirogue ses deux enfants, quand ils sauront discerner le virtuel de la réalité. Je lui cite Desnos, le petit nègre sur les bords du Mississipi, Pasolini et le delta du Po, je valse le Danube en remontant ses Rhin de vieille épouse, bref, je l’immortalise, généreux comme l’abbé Pierre sous la chapelle Sixtine, et soudain, entre Ethiopie et Soudan, je l’embrasse sournoisement.

Ses enfants sont encore à la halte garderie, où de gentilles garde-chiourmes leur racontent des histoires à dormir debout, imitent les serpents, brossent leurs dents de lait, les tiennent bien au chaud en dehors des avenirs qui ne ressemblent à rien, depuis qu’il n’y en a plus qu’un, dont l’image chaque jour se diffuse sur les écrans. Elle me dit vous n’êtes pas beau mais vous avez du charme. Si seulement elle savait que dans ma poche gauche traîne un couteau de boucher, dans la droite une paire de ciseaux volée chez « Coutures et cent retouches  ». Comme elle est curieuse, je lui raconte ma vie, aussi curieuse que celle rêvée des villes: les rues, les avenues, les faubourgs, la banlieue des négresses qui préparent le foufou, le boucan des méchouis, les fumées d’opium, les coups de couteaux et les putes sur le périph de Milan, pour la misère faut de l’exotisme dans le récit, et puis savoir tourner au coin d’une avenue qui plaît, Champs Elysées, Cinquième Avenue, Hollywood Boulevard…

J’apprends qu’elle s’appelle Judith. Comme la carte de la dame de cœur. Elle est brune, jolie. Elle fait semblant d’être ébahie, se fout de ma gueule. Ma conversation lui fait passer un moment au milieu des hommes. Elle traverse l’avenue du Machisme, regarde en souriant la tour Montparnasse (ses gosses lui ont offert un jeu catastro-terroriste très réaliste des studios Pixar). Je la regarde. Elle me voit. C’est Shangaï et le Cheick. Maîtres du Chacun son Monde. Oui, c’est vrai, excusez-moi, Judith. Je m’appelle Holopherne. Elle me dit que Pau n’est pas Tarascon, bien qu’on y trouvât autant de…lions, mais sans doute de sots peut-on remplir son seau, et, ajoute-t-elle, du Vert Galant le sceptre ne serait-il que vermisseau? In petto, je sens que la belle veut me mettre en colère. Les doigts me démangent de la tailler en pièces, de l’expédier à Tanger, entre Bobby Lapointe et William Bourrough, de tailler son nez en pointe de Gibraltar pour complaire à notre reine Victoria (God save the Queen).

Voilà où se situe le dépit, face à la philantropie. On se pense être la plus belle conquête du cheval, on n’est que crottin sur un champ de bataille. Il n’y a que les hommes pour dire qu’au mont Saint Michel la marée monte à la vitesse d’un cheval au galop. La mère Poulard en rit encore. Et toutes ces femmes, pendues aux crémaillères, lueur de feu de bois, doigts dentellant, crochetisant, tricotant, mots de gynécées circulant pour chasser le mauvais sort, femmes d’ici, toutes de chairs et de courage, mains rompues, doigts de cardeuses, cœurs vaillants, cuisses, seins, poitrines offertes aux jours qui lèvent le blé, qui farinent l’amour. Ah! ton pudding et ta tasse de thé, tu peux les expédier sine die aux prêcheurs, aux égocentristes, aux échafaudeurs d’hypothèses sans charpente à construire, aux rêveurs qui oublient qu’eux-mêmes ont une vie si douce comparée à tant d’autres, homme!

Alors, à mon tour, depuis le square où les enfants de Judith jouaient, j’ai pris les escaliers, ai grimpé les trois cents marches qui mènent au sommet du phare. Avec vue sur l’océan. Pour garder les vagues, avant qu’elles ne disparaissent de la mer.

 AK Pô

04 03 11

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