Gai comme un pinçon (aïe!)

Depuis que l’envie de pleurer m’a quitté, je suis gai. Partout. Dans les escaliers, perché en haut d’un arbre, coincé dans une voiture, ou en face d’un inspecteur des impôts. J’ai le moral. Bien sûr, je me sais poursuivi par une cohorte de râleurs, de pisse-froid, de jaloux et d’envieux, qui n’ont qu’une envie: me pousser dans les escaliers, me jeter du haut de l’arbre, m’écraser sous leur voiture, ou être un vrai agent du fisc (à condition toutefois de ne pas toucher son salaire misérable). Mais rien n’y fait. Gai comme un pinson et non plus sombre comme un pinçon. J’en arrive même à me demander si j’ai un jour été triste de ne pas sentir de joie m’envelopper quand j’aurais aimé en être bourré. C’est pourtant pour cette raison que je m’enivrais, pour oublier que la vie était catastrophique, enfin, pas pour tout le monde (suivez la cohorte du regard), seulement pour moi. Paranoïaque à souhait, du matin au soir, sept jours sur sept, culpabilisant sur mon incapacité à réagir, persécuté à outrance par la vindicte imaginaire de mon laisser-aller, bref, une calamité similaire au redressement fiscal d’une colonne vertébrale atteinte de hernie discale avec timbre non valable pour affranchissement du courrier.

Et puis, un jour, je trébuche dans les escaliers et dégringole jusque devant la loge de la concierge. Le SAMU me transporte à toute berzingue jusqu’à un lit au sommier à roulette en caoutchouc. Quand on me transfère au bloc opératoire, j’entends le cliquetis de chaque tour de roue. J’ai envie de rire. Je dois être salement amoché. Un souvenir me traverse l’esprit: tu sais à quoi on reconnaît un bon prolo quand il pousse une brouette? Mais oui, elle est vieille comme Mathusalem, Paco! Au bloc, ça rigole dur aussi, mais avec ces vapeurs d’éther qui flottent dans l’air, rien ne m’étonne. D’ailleurs, si je sors vivant de ce billard, j’offrirai une bière à tout le personnel. Bon, voilà à présent que je fais de l’humour. Noir. Sous le néon de la table d’opération, entre les bistouris, le scalpel et la corde raide. On m’anesthésie localement (juste la partie qui pense). Dans les vaps. On doit me triturer pendant que je rêve d’un autre monde, pas de celui qui m’a conduit ici par la faute d’un électricien qui laisse traîner ses rallonges dans la cage d’escalier. Sans doute un de ces types qui adhèrent à la cohorte et fomentent des complots sous l’aspect serein de membres de la plus grande entreprise de France.

Je me réveille. La chambre est occupée par trois autres personnes, aussi mal en point que moi. Une a des difficultés à sourire; pour me faire signe elle m’adresse un clin d’œil. Le second a glissé sur une peau de banane en traversant la rue de la République un jour de marché de l’Emploi. Le troisième est tombé d’un échafaudage en construisant une palombière dans le bois de Bordères en Béarn pour observer François Bayrou mettre sa politique en selle. Un médecin entre, fait le tour de nos lits. Il fait grise mine. Son frère doit travailler au centre des impôts. L’infirmière, par contre, est gironde et roumaine. C’est dommage, me glisse mon voisin de lit, je les préfère burgondes et pas bravaches. Celui qui a glissé sur la peau de banane les voudrait au régime et ivoiriennes. Le ton monte entre nous. Chacun défend ses préférences et conteste celle des autres. Une bande Velpeau traverse l’espace, un verre d’eau se renverse sur un chevet et mouille l’oreiller de celle qui a du mal à sourire et qui du coup, nous adresse des éclairs vengeurs pleins de haine. J’appuie en vitesse sur la sonnette d’appel pour rompre la monotonie. Ma concierge entre alors dans la chambre et pousse un effroyable cri, qui nous pétrifie. Elle est portugaise et a connu la misère et l’exil. Et le poussage des brouettes sur les chantiers routiers de Salazar: crin crin crin. Elle nous traite de petits bobos débiles, ouvre grand la fenêtre, enfourche un balai et s’envole.

Non, finalement, je suis seul dans la chambre. Le papier peint date de l’époque où fut construite la clinique. Des traces d’humidité ont déjointé les lés et je me trouve moche en regardant le plafond, ce qui me rend triste mais pas désespéré, car ici on me soigne. On m’a recousu le crâne, rabiboché le tibia et le péroné, cureté le cerveau avec une pelle à gâteau chirurgicale, et j’entends se rapprocher dans le lointain les cornemuses de ma retraite flageolante. J’ai toujours préféré le kilt à la soutane. Le mont de Vénus au bouclier de Brennus. La main de ma belle sœur au zouave du pont de l’Alma. Ce sont des choix personnels, certes, mais qui sont à l’origine de la course poursuite engagée depuis par la cohorte des râleurs, pisse-vinaigre, égotistes et dictateurs pour anéantir ma libre expression, la pressuriser dans une machine à café vantée par un bel acteur qui ne craint pas, lui, qu’un piano à queue lui tombe sur le coin du nez, alors que moi, c’est le ciel entier qui me menace en me traitant de petit gaulois plein de gaudriole.

Je m’aperçois soudain que les volets sont ouverts et que le jour pénètre sans autorisation écrite mon espace privé jusqu’alors de lumière, qu’après un sommaire état des lieux il consent à s’étendre à la lisière de mon matelas et me tend un papier rempli de mots pleins de chaleur. C’est ma future femme. Elle m’invite à prendre connaissance de notre première rencontre, qui aura lieu dans une semaine, dans un taxi mauve irlandais.

Alors soudain, l’envie de pleurer me quitte. Je suis gai. Partout. Où je suis, où j’irai, d’où je reviendrai. Je laisse la vacuité aux cohortes de râleurs, pisse-froids, dictateurs et autres rigidifieurs d’âmes; moi, je pars en voyage avec mon amoureuse, sur son balai qui époussette les marches de l’escalier qui monte qui monte qui monte, vers le septième ciel.

AK Pô

27 06 10

4 commentaires sur “Gai comme un pinçon (aïe!)

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :