Charles Elie, dit Lectus

Finies les vacances; les mangeurs de roudoudous, de carambars ont déserté les plages et ne caracoleront pas demain devant leurs pupitres, loin de la plume qui devient oiseau et de l’encrier qui redevient sable. La clepsydre du temps studieux est de retour, jusqu’à la Toussaint. Courage, jeunesse, rien ne se perd, rien ne se crée, mais tous se transforment.

Charles-Elie, dit Lectus, est rentré ce dimanche soir tout décontenancé, de la côte landaise. Cet adepte de la confiserie fabriquée maison m’a déclaré tout de go:

« -Hubert, les touristes ont quitté la côte! »

« -Comme tous les ans à la même époque, Lectus, rien de bizarre »

« -Le problème, c’est qu’il n’y a plus un coquillage sur les plages. Ils ont tout fauché! »

« -C’est pas possible! »

« – Je te jure, demande à Michou, si tu ne me crois pas! »

La détresse que je lus alors dans ses yeux fut plus terrible qu’un tsunami de lycéens s’engouffrant dans le fjord de la rentrée scolaire, que le choc mou des cartables lourds de savoirs tournant le dos au visage accablé d’un ado encore allongé dans son lit douillet, plus effrayant que l’odeur pestilentielle d’un pot d’échappement de scooter acculé à son emplacement réservé pour de longues journées sans vrombissement.

Lectus me regarda:

« – Comment je vais faire, moi? »

« – Faire quoi? »

« – Ben, ma spécialité! depuis plus de vingt ans, Hubert, je fabrique en cachette une douceur que je distribue aux gosses désespérés par le jour de la rentrée. Je ne t’en ai jamais parlé, car je tenais à conserver mon secret, mais aujourd’hui, c’est marre, je suis incapable de perpétuer la tradition. Alors, je t’en fais la confidence. Mon truc, je l’ai appelé « langue de chien sans collier ». Il s’agit d’un coulis de fruits versé à chaud dans un de ces coquillages dont les plages de l’Atlantique regorgent. A chaque style de coquille, son goût. Chaque année, j’accumule ainsi, dès que les plages à nouveau ne sont fréquentées que par quelques amoureux locaux, deux à trois cents coquillages, parfaitement lavés, blanchis, lessivés par l’océan, de ces carapaces où le sel s’incruste et le grain de sable étincelle des derniers rayons estivaux. Puis, parmi les casseroles en cuivre de ma cuisine où je prépare mes décoctions, mes coulis, modère la cuisson et épaissis le jus, j’étale sur la grande table, selon leur gabarit, mes coques, et verse enfin dedans le délicieux onguent, dont l’odeur remplit la cuisine et les narines de Piezzo, mon chien sans collier (d’où le nom de la spécialité). Je laisse refroidir sagement, et lorsque la consistance prend la tendresse d’un caramel mou, je saupoudre légèrement avec de la poudre de perlimpinpin, afin que l’œil vectorise la langue du récipiendaire. Et le tour est joué. Il ne reste que le dernier acte: les distribuer. Pour ce faire, l’aide de Piezzo m’est indispensable. Je l’habille, le pomponne, et lie sur son dos une corbeille d’osier ornée de fanfreluches, de minuscules peluches (souvent des singes), et d’autres atours clinquants, qui amusent généralement les enfants tristes. Voilà, Hubert, tu comprendras ainsi mon infinie tristesse à ne pouvoir mener à bien mon ouvrage. »

J’imaginais, dès la fin de son récit, des cohortes d’ados livides, le regard perdu, le cheveu broussailleux, tenant entre leurs lèvres pincées de fins mégots à moitié éteints, immobiles et tremblants de fièvre éducationnelle, calculant mentalement le nombre d’heures à vivre sans sortir de la cage où ils s’apprêtaient à rentrer, cherchant dans leur cervelle torturée par la flemme l’excuse céleste pouvant les émarger des cours à venir, les blagues salvatrices à faire aux profs, les méthodes mnémotechniques pour résumer en une phrase l’absence totale de connaissances en certaines matières, bref le grand blitz devant le portail encore clos de ce jour de septembre où tout rebascule comme l’an dernier dans la torpeur des petits matins studieux. J’imaginais aussi, mais avec un certain régal, ceux qui, derrière les barreaux, les attendaient aussi, pâles livides et terrassés par l’imposant brouhaha qui bientôt envahirait tout cet espace clos, où la connaissance s’acquiert en lui courant après, dans la voltige des mots et des formules, dans l’entrebâillement des portes et le ressac des escaliers, en passant par le bureau du directeur et les conseils de classe.

Je plaignis mon ami Lectus, par qui il serait si simple, si merveilleux, de pénétrer ces lieux par le léchage goûteux d’une « langue de chien sans collier », dans le ravissement d’un petit matin calme, l’âme sereine et le pas dansant, le fruit fondu et sucré glissant le long de l’œsophage jusqu’à l’estomac sans crampe, posant sur chaque visage une auréole de plaisir aux arômes naturels, sans adjuvants ni conservateurs…

Lectus allait me tourner le dos, je le retins:

« -Attends! »

Il me regarda, étonné.

« -J’ai une solution! »

Ses yeux devinrent deux soucoupes.

« -J’ai plein d’amis qui ont fait le chemin de Saint Jacques de Compostelle. C’est le parcours super à la mode, en ce moment. Je les appelle, et te voilà fourni en matériel; basique, Lectus. Qu’en penses-tu? »

« -T’es vraiment un pote, Hubert! Sauf que je vais devoir investir dans des marmites et acheter un cheval de trait aux haras de Tarbes… »

AK Pô

30 08 09

mouton framboise

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