mercredi, jour des enfants : le petit Ernesto G.

« Ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain » disait ma mère qui connaissait la ritournelle. « Ne jetons pas la pierre au maçon, lui rétorquait mon père, il en fait des maisons ». Ernesto n’en savait pas plus long que « ne jetons pas… », mais un léger fumet de soupe d’orties suffisait à lui rappeler sa grand-mère, quand il faisait l’effort d’y penser au retour du collège.

Bien sûr, quand le petit Ernesto G. se leva en plein cours de mathématiques et hurla: »c’est pas moi le coupable! », la classe de sixième trois se transforma instantanément en cour d’assise. Un silence glacial prit possession du lieu, et le bruissement des palmes académiques du professeur cessa stupidement avant de s’écraser sur le tableau noir, sous la forme du théorème de Fermat (dont Fermat dit lui-même « j’ai trouvé une merveilleuse démonstration de cette proposition, mais la marge est trop étroite pour la contenir » -in Wikipédia-).

Toutes les mirettes inquisitrices tournées vers lui, Ernesto, planté comme un if au centre du cimetière canin d’Asnières, ne perdit pas l’équilibre mais sentit bien qu’il ne valait pas mieux qu’une crotte, fut-elle de nez ou de chien, aux yeux de ses camarades (terme générique). En exprimant son innocence, il plaidait forcément coupable, vu que personne ne lui avait demandé de quoi il n’était pas coupable. Alors, le professeur lâcha son morceau de craie, courut se laver les mains au lavabo (à cause de la grippe), et revint, vêtu de pied en cap d’un habit de juge légèrement élimé, et déclara, regardant droit dans les yeux l’enfant: » si, tu es coupable! » A ces mots, Ernesto s’écroula sur son siège et se mit à pleurer à chaudes larmes (expression utilisée généralement en pareil cas, d’où le célèbre proverbe mongol: « fais pleurer le petit, c’est l’heure du thé »).

Le juge-professeur émit les évidences suivantes: qui avait fourvoyé ses petits camarades en leur proposant des prêts fallacieux, onéreux et non oniriques (tel qu’il était écrit dans les contrats retrouvés dans le casier d’apparence virginal d’E.) remboursables par petites mensualités à durée si indéterminée que même les immortels n’y survivraient pas, qui avait exhibé au vu et au su de tous des ventres adipeux, obésifiants, pansus, œdémateux, grassouillets, boursouflés (arrêtons-là!) avec promesse d’arrondir les formes par des formules dilatoires (et non dilatatoires comme il était écrit dans les mêmes contrats) que sont la consommation de cachets amaigrissants, de cures thermales à domicile, de boissons biologiques telles que le thé mongol -très en vogue sous les yourtes des sans-abris-, qui donc sinon toi, Ernesto?

Ernesto, malgré son jeune âge, dut se rendre à l’évidence: il devait se défendre contre de telles accusations, qui touchaient en réalité l’ensemble des gosses, grands et petits, obligés pour survivre d’engager de grands combats, de perdre des batailles pour en gagner d’autres, moins meurtrières et plus constructives. L’argent étant le nerf de la guerre, seule la guerre des nerfs permet de gagner de l’argent, monsieur le professeur. Et sous l’apparence d’un asservissement à la publicité peut naître un accomplissement vers la qualité, recherche fondamentale en manque, pour l’instant, de généreux donateurs.

Ernesto crut que ses paroles allaient attirer de nouvelles foudres de la part de la justice professorale. A nouveau, grand silence. Un ange passe avec peints, sur l’aile gauche un grand A, sur l’aile droite un grand B, brossés à la main mais visibles. L’arobase de l’ange par contre n’est pas distinguable à l’œil nu. On ignore donc pourquoi, en cet instant, seuls les élèves portant lunettes se mettent à rire. « Ernesto, dit le professeur, vous n’y comprenez rien. Mais vu que vous semblez être de bonne foi, le jury vous accorde le droit d’aller continuer vos pitreries dans la cour de récréation. »

La cloche sonne. Tous les gosses s’ébrouent, et vous, et nous.

par AK Pô

04 10 09

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