la publicité rend les vieux aussi cons que les jeunes, ou presque…

Ce soir, je regarde la télé. Demain, j’aurai soixante quinze ans. Mes enfants m’ont téléphoné, ils vont me faire une surprise. Chaque année, c’est pareil. Chaque année, depuis que j’ai arrêté de travailler, les cadeaux se sont succédés. Au début, c’était une bouteille de whisky hors d’âge, puis une bouteille de vin grand cru, puis quelques cigares de Mauléon et ensuite, depuis que je ne les vois plus qu’à Pâques et à Noël, des photos de famille, dans des cadres bon marché, des albums de famille, des familles plein les albums qui m’enfoncent sans souvenirs car les photos grandissent avec leurs gosses et moi la vie m’emporte vers l’oubli.

Alors, le soir, quand je branche la télé, je regarde la publicité. Sans doute le son est-il plus perché que dans les émissions qui endorment le spectateur. Il faut réveiller le consommateur. Ainsi, je me sens vivant. Surtout et avant tout pour les pubs concernant les voitures, aux noms courts, un peu exotiques, aux acronymes sans humour (sauf « Kona »). De mon temps, on jouait avec les mots (Citron, Pigeot, Rhino, Ladêche -pour Lada-), on s’amusait : « je suis allé aux Indes en Citron », « tu ne devais pas être pressé ! », il y avait des Chrysler roses au fond des cours, qu’elles fussent en ville ou en pleine campagne. Mais ce que j’aime par dessus tout, ce sont les voyages dans lesquels ces voitures nous entraînent. Tous les voyages, qu’ils soient urbains, paysagers, désertiques, on entre sous le charme et il n’est pas une seule seconde dans les trente que compte la publicité qui ne soit un vertige, un transport exceptionnel, ataraxie sans taxi, brousse sans brushing, esbaudissement, maravillosidad sin edad, tout n’est que calme, silence et volupté.

Le film, l’émission de variétés redémarre: je m’endors. Sieste de vingt minutes avant de reprendre le volant des bagnoles rutilantes, équipées comme des gonzesses(!), dont l’œil caresse l’habitacle, les clignotants, équipées comme des mecs, le GPS, le pommeau du changement de vitesse, pour un peu on ferait l’amour avec ces culbuteurs que masque le capot ; silence, calme, volupté, avant le grand coup d’accélérateur , la petite mort érotique et, ô toi qui sent monter le plaisir, freinage assisté par ordonnateur de pompe funèbre électronique : un enfant traverse, tu ne vas pas nous faire un gosse, mon gros Chou? Je rêvais d’en écraser un, pour être sûr que ce ne soit qu’un accident de parcours dans notre vie commune, Chipette. Génial, cette assistance à la conduite, les pneumatiques ont résisté au drame d’enfanter un minot play mobil sur le siège arrière (mais c’était en option, mon homme, et tu as oublié de signer, pour une fois, merci).

Finalement, je m’endors, mes doigts sur la zapette appuient sur la touche stop, ça suffit, vas te coucher Papi. C’est tous les soirs pareil, à l’heure des dernières informations. Mes rêves refluent vers les paysages traversés par tous ces véhicules qui justement véhiculent mes rêves vers le précipice ultime, celui qui n’a besoin de rien et désire tout, s’inscrit dans le silence le calme la volupté du dérisoire, fabrique ses histoires sur un consentement omniprésent. Plus de rêves d’enfants, juste un besoin de néant.

Dix heures du matin. La sonnette me réveille. Mes enfants sont à la porte, j’ouvre, je suis encore en robe de chambre. Ils sourient. C’est pas grave Papi, viens comme tu es. (vont-ils m’inviter au Mac Do pour mon anniversaire ?) ; regarde, on vient de l’acheter !

Une Kona(r) rouge luisante de salubrité publique. Il paraît qu’elle se nettoie seule et que les chiens ne pissent pas dessus (un concept développé dans les métropoles sino-japonaises). Monte, Papi, on t’emmène faire un tour. Ils me mettent à la place du mort et mon fils se met au volant ; il roule lentement, s’arrête aux feux et laisse passer les piétons. Ils ont mis des caméras partout, nous dit-il. Dans le rétroviseur latéral, j’aperçois ma fille. Elle semble crispée. Puis le rythme s’accélère, le Kona(r) rouge atteint les cinquante kilomètres heure, et soudain je sens mon pied gauche responsable de cette accélération, je sens le pommeau, je sens la pomme du verger de mon oncle dans la Drôme, je sens que mon fils ne tient plus la route, que ma fille est perfide car nous prenons la route du cimetière, oui je sais que c’est leur but mais moi, j’ai soixante quinze ans, je ne veux pas retourner à l’EHPAD, je veux rouler sur les voies sinueuses du bonheur de suivre , suivre les artères des métropoles, les routes enneigées des montagnes, les pistes ensablées des déserts, fichez moi la paix, je veux conduire une de ces bagnoles acronymes !

Quitte à crever d’un AVC .

AK

13 02 19

4 commentaires sur “la publicité rend les vieux aussi cons que les jeunes, ou presque…

  1. Un petit besoin de liberté ?Loin des EHPAD et des enfants un peu trop attentifs à leurs vieux ?
    Attention aux années qui passent trop vite sur le bord de la route, on y va tout droit… dans le trou de l’oubli

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