duralex sed lex

Quand elle revenait de ses lointaines excursions, sachant que ni le temps ni mes moyens ne pouvaient l’y suivre, Lilou-Lilette me les racontait au présent de nos peaux. De son corps la cambrure des dunes sahariennes révélait quelques grains d’or que mes doigts délogeaient en crissements subtils, que mon souffle ensuite en sirocco lascif versait dans la djellaba bleue tombée au pied du lit. Elle me disait la faune, le chameau blatérant, la chèvre chevrotante, mêlant le geste à la parole, elle écaillait le ciel de myriades d’étoiles et le festin s’offrait sur notre lit défait.

Les voisins du dessous n’appréciaient pas du tout les récits de Lilou. Leur fils s’était enfui à l’âge de seize ans dans un bol de soupe aux choux et leur fille à la rosée des prés sur un cheval fougueux avait à son tour galopé. Depuis, n’osant sortir le bout de leur nez de peur qu’on leur volât, ils jugeaient le monde par l’écran plat de leur télé anté-Galilée. Nous l’entendions crépiter au travers du plancher, les soirs de matchs et d’élections. Lilou en profitait pour me raconter sa traversée du Bronx, ses nocturnes à Brooklyn au bras du grand Paul Auster, quand, pendant ce temps-là je bossais comme un nègre dans le coton des jours.

Sur sa cruauté feinte je plongeais dans ses yeux mon âme romantique et la regardais fondre en baisers sirupeux. Funambules amoureux sur le fil distendu d’un étendoir fragile, nous suspendions des dazibaos avec des pinces à linge aux saveurs crabesques en ignorant le vent qui violentait le monde au fond de ces paniers d’osier remplis de linge sale.

Jusqu’au jour où déboulèrent chez nous un commissaire-priseur, un huissier de justice, un sergent de ville, un garde-champêtre, un prélat anglican, un psychiatre de Marmottan, un maréchal des logis, et ma mère en pleurs qui hurlait « pourquoi as-tu fait ça mon petit ». Nous manquions de chaises pour tous les faire asseoir, mais m’ayant mis au ban de la bonne société ces messieurs trouvèrent de quoi poser leurs fesses. Sur plainte de nos voisins, ils avaient déboulé.

Ce couple si rangé soupçonnait qu’au-dessus de leurs têtes se tramait un complot terroriste (d’envergure internationale). Craignant, en bons gaulois, que le ciel ne leur tombât sur la tête, et nous avec, ils avaient tiré l’alarme dans l’œil du cyclone qu’ils subodoraient imminent. Des bruits intempestifs, rauques, aigus, aux variations dignes de la Callas dans Le Trouvère de Verdi, voire le raclement des chaussures sur le parquet, incitaient ces gens tranquilles aux certitudes les plus épouvantables quant à nos intentions. Leur expliquer, fût-ce en public, que l’imitation du chameau et de la chèvre faisait partie de nos jeux quotidiens, que l’emploi d’idiomes incertains mais savoureux sous la langue dorait nos lèvres de baisers chatoyants eut été peine perdue. Il est des paysages qui se limitent à l’entendement, et dès que l’on franchit quelque frontière imaginaire la rêverie devient sauvageonne, étrangère et migrante, en un mot condamnable. Comme dit le proverbe: »Duralex sed lex pour qui, à cinquante ans, n’ a pas au poignet sa Rollex ne mérite que de rudes menottes ».

Ces messieurs étant là pour, de toutes manières, exercer leur devoir chacun dans son domaine, je leur servis un Jurançon bien frais dans des verres mal lavés. Seule ma mère, les pommettes rosies, osa dire à voix haute: » chez qui l’as-tu trouvé? », question à laquelle je ne pus répondre sans la mise à disposition d’un avocat. Lilou, qui depuis déjà une bonne heure repeignait ses ongles -doigts et pieds- dans la salle de bain, n’avait rien supposé de la présence des intrus. Attendant la chronique quotidienne de Jean Louis Ezine sur France-Culture, elle défrisait ses dreadlocks avec une brosse à dents rapportée de Jamaïque.

Demandant (au hasard) au sergent de ville quels étaient les risques encourus par mon comportement, celui-ci se tourna vers l’huissier de justice, qui balbutia: prison et amende; le commissaire-priseur renchérit: vu le mobilier, ce sera surtout prison. Le prélat anglican, rubicond après avoir franchi le verre de Jurançon, intervint à son tour: je vous assisterai, sur la chaise électrique, pour que le paradis vous ouvre ses portes, artifices du ciel s’offrant à l’innocence. Le psychiatre marmotta à son tour: après un long séjour d’enquête identitaire vous quitterez la terre angélique et serein. Me tournant vers le garde-champêtre je vis celui-ci crayonner d’une main malhabile ce qui ressemblait plus à une liste de commissions qu’à un discours à la population; je me tus, faisant semblant d’être préoccupé par la peine encourue.

Prenant alors la première sage décision de ma vie, je déclarai: » commençons par la prison, un des rares édifices de la ville où je ne me sois jamais rendu. Puisque la force publique m’y oblige, j’obéis. Je fais confiance à la justice pour m’en faire ressortir, car je suis innocent, malgré toutes les allégations portées contre moi. » Tous arborèrent un sourire en coin qui en dit long sur les trois autres angles du Droit au centre desquels j’allais croupir.

Le procès fut équitable: on me condamna au silence. Lilou, rentrant de Crète, m’apporta des oranges, que j’épluchais clandestinement sous son corsage, au parloir, sans mot dire ni maudire l’ombre de la cellule qui me noircissait pourtant. Dans le coton des jours, pour seul népenthès le souvenir aigu de ma Lilou callipyge, je purgeais ma peine pour délit d’opinion, outrage aux bonnes mœurs, incitation à la pornographie, crime contre l’humanité, désobéissance civile, corruption de fonctionnaire, trafic de drogue, pots-de-vins, fraude fiscale, déstabilisation d’un régime démocratique, politique historiquement étrangère à la Nation, falsification de documents internautiques, faux en écriture, bolchévisme, libre pensée, fuite des capitaux et des cerveaux…

Le seul qui fut correct, dans cette affaire, fut le maréchal des logis: il épousa ma mère et ne lui fit pas d’enfant. Comme quoi, la Morale est toujours sauve, même quand s’installe parfois la nuit sous les monts chauves et les chapeaux chinois.

AK Pô

22 02 09

2 commentaires sur “duralex sed lex

  1. Il y a un bon cumul d’infractions dans le dernier paragraphe, mais faut-il pour autant désespérer de la justice ?
    Histoire loufoque et très bien écrite. Allez, tous en prison !

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