Luino, départ imminent quai n°3

« Il suffit parfois de piquer un petit somme sur un banc de salle d’attente de gare pour voler un rêve qui voyage gratis, dans la future station Métropolis… »

S’il suffisait d’avoir envie de marcher pour que poussent les jambes, de voler pour que poussent les ailes, de pousser la sortie vers les portes d’accès nous n’en serions pas là, mon petit Luino, à faire la charité dans ce hall de gare, au milieu de cette foule qui déambule en tous sens, qui virevolte sans nous voir, mais à quoi bon, sans doute n’existons nous que quand leurs yeux nous croisent par hasard pour mieux nous effacer. Pourquoi t’ai-je dit un jour: » viens, fils, allons faire un voyage », alors que dans mes poches vides ne restait pas un croûton de pain et que dans ta bouche silencieuse le métronome de la faim rythmait sa partition de dents sales en grincements d’archet? Pas pour te faire plaisir, non, juste pour te montrer le monde.

C’est dans les gares que tout commence et se termine, pas dans les cimetières. Ici les fleurs sont dans les bras des pakistanais, les parapluies dans ceux d’albanais et les sacs-à-main dans les plastiques des africains; c’est cela, la vérité des gares: on y croise toujours plus miséreux que soi, même si aujourd’hui je mangerais bien un parapluie ouvert, un sac-à-main contrefait, des roses décongelées, mais toi, Luino, que deviendrais-tu sans moi? Regarde ceux-là, ces vingt gros-lards en casquette rouge qui s’apprêtent à monter dans le train, avec leurs valises plus épaisses que notre détresse, ne sont-ils pas comiques, se bousculant les uns les autres pour prendre les bonnes places, et cette femme seule qui quitte son amant, observe son geste à la fenêtre, comme elle semble heureuse de le quitter alors que lui s’enfuit déjà vers la sortie, volant des ailes au vent, des jambes à l’air, des souvenirs à l’abandon.

Attention, cache ta sébile, passent les généraux de l’Ordre dans la travée, fais semblant de dormir, je te protège, Luino, derrière le journal où les nouvelles sont bonnes, sauf la météo, sinon nous serions allés sur le Boulevard, c’est un beau pays aussi, le Boulevard, avec ses chiens de luxe, ses mémés empapaoutées qui sentent la poudre de riz et nous en donnent parfois quelques grains, ses demoiselles et ses gaudelureaux hâbleurs qui se pavanent autour en dansant la javanaise, enfin, c’est un autre monde que celui d’aujourd’hui, Luino, remets-toi d’aplomb, prends ton air malheureux, voici de bons clients qui approchent, je le vois rien qu’en les sentant venir, ils sentent l’aïl et le confit de canard mais n’en ont jamais tué un de leurs mains, juste mangé les parties les plus fines en riant avec leurs congénères au « fin gourmet » , en face, vas-y Luino, pleure chaudement en regardant le plus rougeaud, là, le grand escogriffe aux oreilles d’épagneul.

Ah! quel doux bruit que celui de l’œuf dur dans l’étain de la timbale, quelle douce musique saltimbocca qui accélère ton métronome que cet euro entier, tout rond et luisant sous les néons. Je ne l’attendais plus, Luino, toi non plus je sais; c’est dur la peur au ventre pour celui qui a l’habitude d’avoir faim, de se faire voler son maigre pécule par d’autres indigents, cache vite cette pièce au fond de ton caleçon sinon tu vas la dépenser dans un de ces caissons plein de produits qui mettent en appétit, dans ce télématon qui reproduit à l’identique l’image de ta vie, avec des jambes et des ailes, et qu’hier encore tu regardais dans le reflet de la vitre, entre deux trains qui passent, qui passent pleins d’avenirs et de retours. S’il suffisait à notre envie de tous les arrêter, nous n’en serions plus là, mon petit Luino, à nous égarer dans nos rêves immobiles.

AK Pô

21 04 09

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