la grande angoisse de Jane

La grande angoisse de Jane était de faire tomber ses clés entre la porte et le vide de l’ascenseur, dans l’interstice qui permet au mastodonte de grimper au septième étage, d’en descendre, ou de se payer une tranche d’adrénaline entre deux paliers. Et en même temps, cette angoisse entretenait chez elle un fantasme agréable. Elle imaginait un beau Tarzan glissant le long du câble graisseux et ouvrant la trappe du plafond avec un pied de biche, avant de la saisir de ses bras vigoureux, alors que dans sa chute la machine infernale se rue dans la fosse aux crocodiles avec ses écrous, ses dents crénelées et sa surcharge pondérale.

Seulement voilà. Dans ce monde cruel qu’est la jungle urbaine, l’entourage de Jane n’est composé que de gens normaux, si l’on considère la normalité des peuplades urbaines comme une référence saine. A l’intérieur de ces cages d’ascenseur où fluctuent les cours de la Bourse ne se précipitent que de jeunes loups ambitieux enveloppés de costards cravates froissés dont les pattes griffues enserrent d’ingénieux instruments bipants, textotants, webants et accaparant toute leur vision du monde aveugle dont ils se nourrissent en se moquant du tiers comme du quart, mondes insoupçonnés dont les appels sont redirigés vers une boite vocale incluse dans le forfait.

Voilà pourquoi, depuis trois semaines, Jane a changé de mode de vie. Décidée à opérer sa reconquête des espaces corrompus, elle pratique la rapine copain-copine en volant ces cons finis. Une méthode simple, pas toujours efficace, mais gratifiante moralement: il s’agit de se faufiler dans le giron compact de ces enfants d’Attila aux yeux rivés sur leur I-Pod, d’appuyer sur le bouton menant au dernier étage, et de fureter à loisir parmi les tissus, doublures et sacoches à portée de main. Gestes répréhensibles certes pour la morale, mais tellement salutaire dans ce pandémonium.

Pendant que ces messieurs jargonnent en américain (blue chip, junk bond, go-go stocks, fallen angels*…), font du « scalping » en fumant le calumet des banquiers d’affaires, stressent en tirant sur le concurrentiel pianiste nippon, londonien, honk kongais, new yorkais, pékinois, à coups de transactions si mirobolantes qu’elles vident en simultané le bol de frichti du paysan sénégalais, laotien ou mexicain, Jane s’affaire à tirer les portefeuilles des poches, spéculant sur l’authenticité de leur contenu. La Grèce ici n’est qu’un paquet de fric, le manque d’eau en Afrique, en Asie, une source de profits à venir, la marée noire des uns commissionnera en liquide le bénéfice des autres, la destruction guerrière de nations générera une reconstruction pleine de promesses financières, tout comme la création de barrages, si elle détruit peuplades et forêts ancestrales, livrera des avantages spectaculaires aux Nemrod chasseurs de prime (in God we trust)…

Au septième étage, dit « la voie lactée des grouillots », Jane quitte l’ascenseur. Pour aller au-dessus (« over the sky »), un code doit être tapé sur un clavier spécifique (à Madrid, c’est ALT164). C’est le royaume des négociants, spécialistes, analystes et banquiers d’affaires. Les courtiers vaquent dans les paliers intermédiaires, entre les bureaux de monsieur Bull et monsieur Bear. Ce n’est pas un monde de femmes que celui des bourses, mais les emplettes de Jane suffisent, quand elle vide les corbeilles, à nourrir son petit monde. Car pour elle la Crise n’affecte pas ses nerfs; elle connaît les routines de la vie quotidienne, et dès le dernier sac poubelle fermé elle redescend par les escaliers (car c’est alors qu’elle angoisse au sujet de ses clés, et elle préfère de loin tenir bon la rampe que fantasmer sur un Tarzan traderisé).

Les rues sont dehors, qui l’attendent aux carrefours. Dans ces rues, l’agitation fourmillante qui danse un étrange forro jusque dans les faubourgs, où Jane retrouve ses compagnons: les chats. Son armée de l’ombre, son combat personnel. Ces quatre cents cinquante félins qui parsèment la ville, qui semblent à première vue lascifs et paresseux, sont en réalité de la pire espèce: comploteurs, sournois, affamés, sans logique, nés des amours dissolues des uns et des autres, estourbis, castrés parfois, traînant la patte ou griffant, sifflant les minettes ou feulant, hérissés, ronronnants, battant la queue de colère ou s’arrondissant, hirsutes et menaçants, d’un caractère teigneux, osons le dire, tirons leur la langue plutôt que de la leur donner à manger, tant qu’il est temps, car c’est par eux que viendra la fin du règne des traders innocents, quand Jane et ses ami(e)s les auront organisés pour la lutte finale, quand l’économie des ascenseurs déchoira en économie d’échelles, qu’il suffira, pour voir Montmartre, de sauter sur un monte-là-dessus tu profiteras de la vue… Que du bonheur!

Rue de la Fontaine-aux-fées se tient le grand rassemblement de la gent féline. Pierrette, Jocelyne et Léopold achèvent la distribution de pâtées, croquettes, soupes de pâtes et de croûtons. Jane est en retard. Dans la rue Mulot les portefeuilles délestés dégringolent dans le caniveau. En trois semaines le trésor de guerre passe la barre des quatre mille points, à détrousser les yuppies on rentabilise son trousseau de clés. Ce soir sera mise en place la stratégie militaire de maître Sun, sauce béarnaise. Jane, tout en trottinant, révise son discours.

Dans la cour des anciens ateliers municipaux sont réunis: les chats palois du cimetière urbain, de Bessières,de l’agglo (saint Julien, saint Laurent,de la Saligue, des Sources, de Californie, etc) représentant le gros des troupes et la majorité des officiers, ainsi qu’une dizaine de bipèdes en gabardine verte et cheveux blancs. Jane fait face à l’assemblée, dont les yeux luisent, et annonce la tactique: tout d’abord, notre cause est juste et morale. Ensuite, il ne faut pas détruire l’ennemi; il peut être utile par la suite, après notre victoire, pour conforter notre quotidien (certains traders sont d’excellents cuisiniers, paraît-il).

Psychologiquement, l’ennemi est déjà vaincu par lui-même ( troubles obsessionnels compulsifs), physiquement il est soumis à l’enfer climatisé plusieurs dizaines d’heures par jour, ce qui le maintient dans une bulle fragile et enivrante (champagne), topographiquement, ses déplacements sont réduits (bureau-cabinets), ce qui réduit la masse musculaire et tétanise le cerveau. Il est donc indéniable que la victoire est au bout de nos coussinets, que nous gagnerons sans même utiliser nos griffes. Pour cela, nous appliquerons la méthode de l’encerclement et du sac à puces. Chacune de nos brigades sera bardée de puces kamikazes, et attendra mes ordres. Je possède les clés des trois quarts des appartements, lofts et résidences de nos ennemis. Il suffira donc d’ouvrir la porte afin que vous puissiez pénétrer et répandre vos armadas. La contamination gagnera le lendemain leur lieu de travail et se transmettra des uns aux autres en toute transparence. Les puces dressées pour la seconde phase investiront les logiciels des ordinateurs, téléphones satellitaires, et autres outils informatiques afin de hacker toutes les informations et de réduire le monde spéculatif au néant.

Une fois la victoire remportée, nous organiserons une journée portes ouvertes dans les locaux de la haute stratégie financière, où vous pourrez retrouver en toute simplicité vos racines: manger les souris et rire comme le chat du Cheshire de Lewis Carroll, jouer aux cartes ou boire du thé au lait, griffer les rideaux et les canapés, laisser vos poils voleter au-dessus des tapis, bref, être des chats bien nourris, soignés, pansés, que personne n’enquiquine. Et, de plus, les répercussions sur le genre humain deviendront semblables à vos idéaux: lascivité, paresse, siestes au soleil, tâches ménagères remplies vaillamment par nos prisonniers enclins aux TOC et aux toques, ou recyclés dans la culture maraîchère des stocks à gogos.

AK Pô

08 05 10

* blue chip, junk bond, etc: termes utilisés dans l’argot des traders de Wall street

 ci-dessous, des chats de Tomi Ungerer, qui s’est éteint très récemment:

5 commentaires sur “la grande angoisse de Jane

  1. « Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ». Pour le ventre de Tarzan, un peu moins de lecture et de croquettes et plus de balades. Quant au CAC40, vous m’épatez. Avec tous ces points qui montent et qui descendent chaque jour, je ne sais pas comment vous faites pour les compter.

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  2. Et bien, le monde de la finance en prend pour son grade ; la guerre est déclarée. Et depuis 2010, comment la situation a-t-elle évolué ?
    Jane a certainement dû vaincre certaines de ses angoisses.
    Bonne soirée à toi.

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    • Question finance, je ne suis certes pas à la rue, mais toujours au pied du mur (Wall Street). Comme j’écoute France Inter le midi (j’aime beaucoup le jeu des 1000 euros, dont je trouve surtout les questions du « banco » ou « super banco » mais balpeau pour les euros! car j’ignore toujours une ou deux des précédentes questions, je me réconforte (involontairement) sur les cours du CAC40, juste avant les infos de 13 heures. C’est comme une publicité un peu pénible (on est passé de 4600 à 5200 points ces derniers temps), mais qui a le mérite de ne pas parler de voitures écologiques, de brosses à dents pour poulets, d’ EHPAD pour chats, donc de moi. Par ailleurs (ça n’a rien à voir), je ne parviens pas à vous mettre sur mon « blogroll », mais je tenterai de le faire quand les puces électroniques auront revisité mon petit site.
      Jane va bien mais Tarzan a pris du ventre. Elle aussi (mais chut!)

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