J’ai eu l’occasion de me rendre à Lisbonne dans l’effervescence qui a suivi la révolution des œillets, en 1974, et d’être allé dans ce café, O Brazileiro, dans lequel semble-t-il, Pessoa trouvait l’ivresse qui ensuite le menait, tel un clochard qu’il était, à vagabonder dans les rues, les ruelles de la ville. Un drôle de type. Dans ces années 70, il y avait encore dans ce café quelques gueules cassées, qu’un ami plus âgé que moi croquait avec talent. Trente ans plus tard, une statue de bronze est scellée devant le fameux bistrot : bourgeois et touristes s’y attablent, au soleil, les prix sont haut de gamme, les places rares. Les enfants jouent et montent sur la statue de l’homme assis. Mais il est absent de ces modes temporaires qui en ont fait un miroir de Lisbonne, lui dont la prose fut, paraît-il retrouvée dans une malle en bois de 27000 feuillets, dont très peu étaient signés de MA main (bon sang! je suis encore passé à côté des infortunés!)…
A écouter l’émission de ce dimanche 3 mars (pousser le curseur à 25 minutes et 35 papillons :https://www.franceinter.fr/emissions/remede-a-la-melancolie/remede-a-la-melancolie-03-mars-2019)
Voici un extrait de cet assez long et beau poème de Fernando Pessoa, dont on peut lire la suite sur le lien (dont je me suis permis de copier une partie du texte) mis en bout de l’extrait proposé :
»
BUREAU DE TABAC, PAR FERNANDO PESSOA.
Je ne suis rien
Jamais je ne serai rien.
Je ne puis vouloir être rien.
Cela dit, je porte en moi tous les rêves du monde.
Fenêtres de ma chambre,
de ma chambre dans la fourmilière humaine unité ignorée
(et si l’on savait ce qu’elle est, que saurait-on de plus ?),
vous donnez sur le mystère d’une rue au va-et-vient continuel,
sur une rue inaccessible à toutes les pensées,
réelle, impossiblement réelle, précise, inconnaissablement précise,
avec le mystère des choses enfoui sous les pierres et les êtres,
avec la mort qui parsème les murs de moisissure et de cheveux blancs les humains,
avec le destin qui conduit la guimbarde de tout sur la route de rien.
Je suis aujourd’hui vaincu, comme si je connaissais la vérité;
lucide aujourd’hui, comme si j’étais à l’article de la mort,
n’ayant plus d’autre fraternité avec les choses
que celle d’un adieu, cette maison et ce côté de la rue
se muant en une file de wagons, avec un départ au sifflet venu du fond de ma tête,
un ébranlement de mes nerfs et un grincement de mes os qui démarrent.
Je suis aujourd’hui perplexe, comme qui a réfléchi, trouvé, puis oublié.
Je suis aujourd’hui partagé entre la loyauté que je dois
au Bureau de Tabac d’en face, en tant que chose extérieurement réelle
et la sensation que tout est songe, en tant que chose réelle vue du dedans. »
… la suite est à lire ici : http://dormirajamais.org/bureau/
d’où j’ai sorti cet extrait…

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