Les idées de Mars, les poisons d’Avril

Avril me filait, et bien que j’évitasse de marcher à découvert, je sentis pertinemment le froid m’enrober et me glacer le sang, semblable à un vieux discours mille fois répété: tu dois t’en sortir tout seul, ne compte sur personne. Les murs lépreux de la rue du Moulin descendaient dans la nuit et seule une tribu de chats persiflèrent à mon passage, narguant mon attitude fugitive. J’étais en proie à une accréditation mortelle à laquelle je n’osais faire face. J’avais peur. Une de ces peurs qui va remuer au tréfonds de soi des sentiments de panique et affuble de tremblements incontrôlés le moindre geste simple, comme allumer une cigarette ou pointer un cochonnet.

Cette impression d’engouffrer des ombres vivantes de souvenirs me vidant de toute humanité m’angoissait alors que le bringuebalement lointain d’un train se fit entendre au-delà du gave, en provenance de la Croix du Prince. Son bruit était caractéristique de celui des trains de marchandises, et je fus stupéfait de soudain me rappeler qu’il n’y avait plus ce type de rame depuis des lustres sur la voie Pau-Oloron. C’était de ma part soit une erreur d’aiguillage de mon jugement, soit un retard de plusieurs décennies pris par le convoi pour rejoindre sa destination. Pourtant, le bruit augmenta, que cadençait avec certitude mon oreille, et bientôt l’épaisse masse atteignit le pont de fer incurvé. Je la regardai avec tension, depuis le lavoir à l’angle de l’avenue Heid. D’où sortait donc ce train aux wagons pareils à des bétaillères, à une telle heure, après tant d’années de trafic interrompu? Était-ce un TER ayant subi une mutation génétique, un mirage qu’avril tendait comme un fil sur mon désarroi funambulesque pour m’ôter toute volonté de vaincre ma peur, je ne sais. Mais ma destination changea. Parti pour enjamber le pont du XIV juillet, je me tournai vers la gare que je gagnais à grands pas. Il me fallait savoir d’où provenait ce train, ce qu’il représentait.

L’horloge du frontispice indiquait trois heures du matin. Dans l’espace désert et sombre se mêlaient d’étranges silhouettes, mi-ours, mi-démons, dansant au rythme des ronflements du chef de gare, qui logeait au-dessus du buffet de la gare. Des rats faisaient la java près de l’Ousse et le vent jazzait dans les branches hautes des platanes de l’avenue. Parfois un cormoran, insomniaque ou rêvant de pêche au lamparo, poussait un cri rauque et bref. Le convoi quant à lui se fit presque silencieux, glissant lentement sur la voie numéro cinq jusqu’au poste n°1, direction Lourdes, où il stoppa. La Micheline lâcha quelques borborygmes dignes d’un hôtel borgne en période estivale avant de s’éteindre. Les dix wagons semblaient également s’être endormis durant le parcours. Aucun cheminot ne parut sur le ballast et pourtant je ne rêvais pas: ce train avait une existence formelle, palpable, indubitable. Avril avait encore dans ses bagages un lot de nuits fraîches et brouillasseuses qu’il utilisa dans le dessein de me faire quitter les lieux, afin que la scène restât sans témoin. C’était sans compter sur mon opiniâtreté ordalique. Si, en cet instant, les chats de la rue du Moulin s’étaient présentés, aussi menaçants qu’ils puissent paraître, je les aurais sans vergogne transformés en gouttières dézinguées, tant ma détermination à élucider ce mystère dépassait les bornes de la compréhension humaine.

Comme un trou dans le temps. Un silence gagna l’espace environnant, silence pesant comme une masse de pierre se détache des flancs de la montagne, un silence tel que seule la comparaison avec cet instant unique et quotidien du passage de la nuit au jour peut révéler: immense et fugace.

Montèrent alors, l’un après l’autre, les bruits de l’intérieur. D’abord, se distinguèrent les sanglots d’enfants en bas âge, puis le raclement des ongles sur les parois, ensuite vinrent les lamentations des femmes, enfin les cris désespérés des hommes. Tout cela sourdait dans les boîtes closes que le convoi charriait, et la ville dormait de son sommeil profond. Qui pouvait entendre ces thrènes ferroviaires que soixante dix ans d’Histoire emportaient vers la Mort, cette nuit-là? Quel insensé tenterait-il de reboucher avec la poussière des jours les trous de mémoire béants, me demandai-je alors que l’aube pointait et que redémarrait le train. Avril y pourvoirait, désormais, je m’en fis le serment. Tant que reverdiront les feuilles aux bras tendus des branches, tant que se dissiperont les bulletins de vote dans les urnes fascisantes, je n’oublierai pas, je témoignerai, je lutterai pour que cela ne se reproduise jamais, ni ici, ni ailleurs.

AK Pô

27 03 10

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