Olga la Rouquine

Tant qu’il restera possible d’opposer une vérité à une contre-vérité perdurera le langage du mensonge. Réfléchissons, dit le miroir au songe, et nous comprendrons la vie des autres, qui ne comprennent rien à la nôtre, qui est parfaitement identique. Ah, redis-le moi, Olga…

J’étais alors un jeune homme désargenté qui, comme ses congénères, cherchait fortune dans les jeux de hasard. C’est ainsi que, suivant le dicton, je parcourais au printemps le bois de Pau les poches remplies de piécettes, à l’affût du premier chant du coucou, afin qu’à son écoute je puisse en les faisant tinter m’assurer argent pour toute l’année. Les dictons valent pour ce qu’ils veulent, mais par une semblable pratique l’année précédente j’avais en effet obtenu un pécule suffisant pour baguenauder sans soucis pécuniaires jusqu’à la saint Gildas.

Mais cette année-là, il en fut tout différemment. Je trottinais à l’habitude lorsque le coucou chanta. Je plongeai alors ma main dans la poche droite de mon pantalon, qui a toujours été ma banque. Et là, surprise ! Une autre main occupait déjà la place. C’était la main d’Olga. J’enserrai vivement son poignet. Je ne le relâcherai que trois ans plus tard, après que nous eussions purgé notre peine de vie commune.

Olga était un farfadet, une sylphide de toute beauté. Coiffée d’un chapeau de paille à large bord, ses longs cheveux roux valsaient sur ses épaules larges, miroitants tel un parquet ciré par une abeille. De l’ovale de son visage deux pommettes en feu cordaient ses joues vers de fugaces caresses. De longs cils sombres cerclaient son regard de malice, et l’iris bleuté de ses yeux évoquait un boubou africain qui s’excuserait de marabouter un président européen. Comme le coucou insistait, Olga plaça son autre main autour de ma taille, politesse que je lui rendis en l’embrassant avec la fougue du dieu Pan. Tout cela bénévolement, et sans intention de nuire à la réputation sylvestre du lieu, juste un primesaut printanier loin des suisses et des bedeaux (sauf le coucou, qui nous rappela à l’heure, après la sieste).

Sur le chemin de l’éternel retour, nous passâmes des ébats au débat et tentâmes de faire connaissance, c’est-à-dire de savoir qui de nous deux avait fait tinter les pièces, car il y aurait forcément un gagnant et un perdant, le coucou ne faisant pas coup double. Mais très vite la discussion s’orienta vers la destination que nous suivions. Le bois se situait au nord de la ville, tout comme la plupart des bâtiments festifs. Le Zénith nous fit gambiller et hurler des chansons manufacturées, le Palais des Sports transforma Olga en pom pom girl et moi en twirling dingo, et le Jalaï Alaï en paniers d’osier garnis de confiture aux cerises noires et de piments d’Espelette. Bref, nous arrivâmes boulevard d’Hauterive à marée basse et il nous fallut choisir lequel de nous deux ferait contre mauvaise fortune bon cœur. Habitant à l’époque résidence Montesquieu, située à proximité, dont la particularité était en ce temps-là de posséder deux ascenseurs, l’un pour les montées, l’autre pour les descentes, le choix se fit naturellement (Olga logeait rue de la Fontaine aux Fées). Nous partageâmes ainsi la vue superbe sur la ville depuis le huitième étage, ignorant les bruits de voisinage, bricoleurs du dimanche et tireurs de châsse d’eau d’avant l’aube, échos de cages d’escaliers, aboiements nocturnes, pannes diverses, circulation urbaine, pleurs d’enfants et engueulades de fins de mois; bref, malgré l’ameublement sommaire du T1 bis et l’absence de tous ces biens conviviaux qui permettent de surseoir au bruit du voisinage en en faisant encore plus, nous vécûmes heureux quelques mois.

Le coucou ayant divisé nos revenus par deux, je finis par dégoter un petit boulot à mi-temps, comme agent d’entretien à Hélioparc. Olga s’occupait de la gestion du foyer, et dès neuf heures on pouvait la voir faisant le pied de grue devant le centre Leclerc, où elle se fournissait à l’œil dans les gondoles vénitiennes en denrées blondes et en pasta asciutta que nous cuisions ensuite avec l’eau du robinet de nos finances percées.

Certes, il me fallut du temps pour comprendre que les habitudes sont mauvaises lignes de vie. Mais de fait Olga, à force de faire le pied de grue chaque matin finit par prendre son pied en faisant la grue. J’aurais pu m’y attendre, je ne m’y attendis pas. La pratique du balai dans les allées bétonnées d’Hélioparc me transmutait en Baal, faux dieu dans ce vrai trou de conscience où le travail me plongeait. Ce n’est qu’un beau jour, qu’en rentrant déjeuner, je découvris l’absence de ses vêtements et de la boite en fer blanc contenant nos économies que je compris qu’Olga, en réalité, était le véritable coucou.

Depuis, je cherche fortune avec mon chat noir, qui s’appelle Aristide*.

AK Pô

25 04 2009

* Aristide Bruant, célèbre chansonnier de la Butte Montmartre (note pour les enfants de moins de cinquante ans)

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