Wilfried

Depuis que Johanna et lui étaient séparés, Wilfried vivait retiré dans un petit chalet du Haut Jura, dans un paysage où les sapins croulaient huit mois sur douze sous la neige, où le vent construisait des congères hautes comme des immeubles et des statues de glace aux formes hallucinées. Les premiers mois de son installation furent rudes. Il n’avait aucune expérience de la montagne, ni du rythme des saisons qui se résumaient à deux : été et hiver. Le printemps et l’automne ne filaient pas leurs mois calendaires complets, bien qu’ils éclaboussassent la nature de mille teintes, de couleurs enivrantes et spectaculaires dignes d’un feu d’artifice que seuls les nuages restaient capables d’éteindre. Revenait alors la pluie, puis la neige et le froid glacial.

Le propriétaire du chalet qui hébergeait Wilfried s’appelait Rick. C’était un brave homme bourru dont la barbe crème couvrait les trois quarts du visage. Son épaisse moustache gardait l’empreinte des fumeurs de pipes de Saint Claude et les traces certaines d’un roux capricieux de celui qui les mazoutait. Il était assez vieux, massif, l’œil perçant d’un aigle qui ne boit pas que l’eau des abreuvoirs ; il possédait depuis des générations au milieu du visage un nez en forme de bec, un de ces becs de rapace que l’on voit tournoyer au-dessus des troupeaux l’été, quand un cadavre s’offre aux ruptures des prairies et des falaises.

Rick avait passé quelques semaines à surveiller de loin son nouveau locataire, à la fois par curiosité mais également pour voir comment Wilfried, (que nous nommerons désormais Will car déjà l’hiver approche et glace les doigts du narrateur), se préparait à vivre dans ce lieu inhospitalier, surtout et essentiellement pour un homme ayant quitté sa femme et fui Paris dans un train à la destination aléatoire. Ainsi Rick vérifia ce qu’il craignait : l’homme sans son aide ne passerait pas l’hiver s’il n’intervenait pas. Il fallait en priorité stocker un grand nombre de cordes et de moules de bois sec, soit cinq stères par mois, en comptant la cuisinière et le chauffage, prévoir deux grosses bonbonnes de gaz en cas de grosses intempéries et de pannes électriques, un petit point à temps avec de l’eau potable dans un endroit du chalet qui soit hors gel, etc. Sans parler des réserves de nourriture (Comté, saucisses de Morteau, quenelles sauce Nantua congelées, anis de Pontarlier…)

Cette inconscience de Will face à ce qu’il découvrait, cette magistrale beauté de la nature, ces perspectives qu’ouvraient au regard la vallée sinuante entre les prairies aux abords raides, abrupts et les quelques fermes aux cheminées fumantes éparpillées sur le flanc des collines, les sonnailles des vaches aux échos proches et lointains, si tout cela paraissait à première vue être un cadre enchanteur, Rick savait pour y avoir passé sa vie que cette magie, ce rêve qu’ont les enfants des villes, n’était qu’une illusion. La réalité était encore plus belle, mais il fallait de longues années d’apprentissage pour en saisir la majesté, la prendre entre ses doigts et la malaxer jour après jour, nuit après nuit, saison après saison. C’est pourquoi Rick proposa son aide à Will.

Trois ans passèrent et Will devint semblable à ces paysans des Hauts Plateaux. Rick lui avait offert, la nuit du premier Noël de son installation, un fusil à deux coups, un lot de chevrotines suffisant pour chasser le petit gibier. Il avait aussi guidé et instruit le néophyte sur les sentiers que suivent les animaux l’hiver, en reconnaissant et suivant les traces des renards, des lapins, des oiseaux dans la neige, l’été en repérant les crottes, petites boules noires des lièvres des ragondins, les passages coutumiers des sangliers, des biches, avec leurs herbes piétinées et leurs branches cassées, et l’art de l’observation, possible selon que l’on se dédouanait du sens du vent et des odeurs humaines qui forcément feraient fuir les bêtes pâturant dans les sous-bois.

Mais quand le nouveau monde devient le monde de tous les jours l’esprit n’est plus le même. Certes, Rick avait de la méthode et des moyens pour approvisionner Will en culture locale et victuailles de saison, en rigolades et vin de paille. Mais les jours devenaient plus longs et l’ennui le gagna. Une lubie lui vînt. Il fit un petit enclos, arrimant la clôture d’un mètre cinquante de hauteur à une profondeur telle que les animaux qu’il capturerait ne pourraient s’enfuir en grattant ou creusant le sol. Il se mît en tête de collectionner les animaux de couleur blanche. Il captura un renardeau qu’il sortit du terrier en plein mois de mars, un lapereau immaculé, puis un chat sauvage albinos, une perdrix des neiges et un jeune chiot patou que lui donna Rick, amusé par l’idée saugrenue de Will. Les quatre bestioles vivaient séparées les unes des autres, dans de petits refuges grillagés mais confortables (selon la critique qu’en fît Rick).

En décembre de la même année, la neige tomba dru. Will sortit la pelle pour dégager le perron. Soudain il s’arrêta. A quoi bon ? Visiblement quelques flocons avaient envahi par surprise sa cervelle, y incrustant une question à laquelle il lui fallait trouver immédiatement la réponse. Une question essentielle : « pourquoi ces animaux que j’ai enfermés sont-ils blancs, quel est leur secret, de quelle nature diaphane leur âme est-elle habitée? » Voilà l’énigme qu’il voulait, qu’il lui fallait résoudre sans attendre. La neige redoublait, le vent battait la cime des sapins et il pensa furtivement à Johanna, qui devait dormir avec un nouvel amant dans des draps tout aussi blancs qu’un drapeau de trêve flottant au-dessus d’un massacre. Son esprit était blanc comme la prunelle de ses yeux était rouge et il tira d’un tiroir le hachoir à viande, puis étendit une nappe immaculée sur la table de la cuisine.

Il appela le jeune chien, qui vînt à lui en remuant joyeusement la queue. Il était jeune, un peu follet, et Will n’eût aucun problème pour l’étendre sur la table. Le chien jappait gentiment lorsqu’il lui trancha la gorge. Le sang jaillit avec violence, éclaboussant le mur. Quelques convulsions accompagnèrent le chiot jusqu’au royaume ultime. Will le regarda agoniser, tenant toujours le hachoir dans sa main meurtrière. Il regardait l’animal et le sang se répandre, dessinant sur la nappe une croix rouge difforme évoquant vaguement un drapeau. Puis il marcha dans la neige et attrapa à son tour le lièvre immaculé, qui se débattit mollement, engourdi par le froid. A son tour il lui trancha la tête. Il la tenait par les oreilles dans la main gauche et il lui sembla que cette tête de lapin souriait, non à lui, mais aux hommes qui vivent et meurent dans de plus tranquilles clapiers. Le sang avait la même couleur que celui du chiot, mais le drap sur lequel ces deux humeurs se mêlaient changeait leur symbolique animale.

Quand Will, menant son délire sacrificiel, voulut saisir le renardeau, celui-ci s’était enfui, tenant entre ses mâchoires la perdrix des neiges. Will ragea, retourna dans la cuisine, mit trois bûches dans le poêle du salon, deux dans la cuisinière, et se versa un grand verre de vin de paille. La solitude lui tombait sur les épaules. Le vent avait cessé, la neige continuait à tomber dans un silence grandiose. Silence auquel succéda, monté des profondeurs de la vallée, ou peut-être à cet endroit précis où les clarines des vaches se taisent dans les étables, un bruit monta, que Will connaissait : un moteur de moto-neige ; auquel succéda un bruit mat contre la porte. Deux voix en chœur : « ouvre, c’est nous ! »

Will crut entendre les voix du chiot et du lapin. Il sua, s’épongea le front, c’est donc ça, leur âme diaphane : ils parlent, ils nous parlent !

 Surgit soudain Rick qui brailla joyeusement : – » J’ai une surprise pour toi ! »

Alors apparut Johanna. 

– »Wilfried, ça va ? Bon sang, c’est quoi ce bordel ? »

– »C’est rien, chérie, je préparais le repas de ce soir et je me suis trompé tout simplement de la viande à cuisiner. »

– »c’est pas grave, nous avons apporté ton dessert préféré. »

– »c’est trop cool Johanna. C’est une bûche au nougat glacé, j’espère. »

Rick but un petit verre de vin de paille et s’éclipsa très vite. Sa famille l’attendait pour fêter Noël, et le temps qu’il descende jusqu’à chez lui le Père Noël serait déjà passé s’il restait plus longtemps avec nous.

Il nous salua d’un grand « joyeuses fêtes les amoureux ! » et disparut sur son engin.

Un long silence a traversé la nuit, annonçant de nouveaux flocons et un vent d’est glacial s’est levé quand j’ai refermé la porte du chalet.

J’ai regardé Johanna

Johanna m’a regardé

A l’orée du bois le jeune renard glapissait.

AK

30 03 2019

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