Alexandre Vialatte : le Printemps (extrait)

« Avril est consacré à Cybèle qui avait inventé les cymbales, chères aux Hébreux et à l’armée française, dont l’entretien est minutieux, l’effet brutal et l’étude monotone, mais dont l’emploi raidit le jarret du fantassin. Elle s’emportait dans ses chagrins jusqu’à courir les champs en jouant du tambour. Telle était sa noire inquiétude. On lui sacrifiait une chèvre âgée au cours de grandes taurobolies tandis que ses prêtres, les Corybantes, sautaient sur place pour augmenter la majesté de la chose en agitant des objets métalliques. Les grenouilles, chantent, les colzas sont en fleur ; les cyclones, les typhons ravagent la zone torride. Les banquises fondent. Un vent froid vient du Nord. L’homme éternue. Le 15, la vache devient pensive. C’est, en effet, la saison des amours. Seule l’écrevisse française n’en sent pas l’aiguillon (et l’écrevisse américaine acclimatée) : elle se marie, en effet, le 15 octobre. Toutes les autres créatures deviennent sentimentales.

L’homme lui-même, en avril, se fait plus affectueux. Il n’est pas rare de le voir, dans une soirée mondaine, entraîner une jeune fille à l’ombre d’une plante verte et lui parler en la mangeant des yeux. Bientôt il l’appelle par son prénom. Les événements se précipitent, elle n’ose plus lui cacher l’adresse de son notaire. Bien des familles du XXe siècle sont issues de tels emportements. Chez l’animal, l’instinct n’est pas moins développé. Bien que certains mangent parfois leurs petits. Ce qui est beaucoup plus rare chez les hommes, et toujours puni par la loi. Le tigre, jaloux comme lui-même, cherche à dévorer ses enfants. Le gupi d’aquarium mange ses œufs. La lapine dévore ses lapins.Donnez-lui un verre d’eau, elle fera une bonne mère. Pour le gupi, placez un tamis sous le poisson. Les œufs tomberont au-dessous, faites-les éclore à part et ne rapatriez les alevins qu’une fois capables de défense. Avec le tigre il ne faut jamais intervenir. La femelle s’en charge d’elle-même. »

Alexandre Vialatte

texte extrait du chapitre « le printemps » dans « Chroniques de Flammes et de Fumées« , éditeur : Au Signe de la Licorne en 2001

2 commentaires sur “Alexandre Vialatte : le Printemps (extrait)

  1. sans aller jusqu’à la mi-août, quand il grimpe sur les toits et essaye d’attraper la lune en miaulant comme un chat (les chattes se contentent de danser sur les toits brûlants, selon Tennessee Williams)

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