la vie des gens : le Père Léon

Rue de Liège la vie a parfois un goût de bouchon. Mais quand le vin est tiré, il reste alors dur à avaler. On a beau dire, la table est mise.

Comme il surveillait sa ligne avec attention il hésita à se faire cuire l’œuf que lui avait obligeamment donné sa voisine. C’était le dernier lundi du mois, période où, généralement, les cordons de la bourse sont tirés à l’extrême. Rue de Liège, en bas de chez lui, le bouchon du soir tirait son chapelet de voitures et le goût lui vint d’un vin léger, blanc et sirupeux, coulant dans son gosier au rythme de la circulation automobile. Mais le médecin lui ayant conseillé (vivement) de surveiller sa ligne, il préféra tourner le dos au réfrigérateur et se trouva de fait devant la fenêtre de la cuisine, à regarder mornement le flux incessant des véhicules.

Manger une orange, pour compenser le petit verre, lui vint à l’esprit, sauf que les oranges, il les avait apportées à son fils la veille, pas loin de là, rue Viard, un endroit à couper l’appétit, sinon les têtes. Son fils, connu au parc Lawrence sous le sobriquet Le Bel Emile, venait d’écoper d’une peine qui, en comptant les jours, ferait pousser ses cheveux de soixante quinze centimètres, du moins l’avait-il calculé ainsi, en lisant Science et Avenir des Prisons Françaises. Ça lui mettait bien le mistigri de savoir son fils encagé, mais en même temps ça libérait de la place dans le trois pièces, et dans le placard restaient quelques paquets de pâtes et un pot complet de sauce tomate (sans parler du fond de parmesan dans sa boite cylindrique). Et puis, ces gens dans leur voiture, songeait-il, ne sont-ils pas eux-mêmes prisonniers, seuls, attachés, obligés de manipuler des manches, des volants, appuyer sur des pédales, le tout pas même gratis et dans la mauvaise humeur, avec les hauts-parleurs à bloc qui restituent le message ambiant: crise, crise, crise. Comme ses nerfs fragiles (avait dit le docteur d’un ton paternel).

Mais il avait de bons moments, le père Léon, quand sa santé échappait à sa surveillance. De l’autre coté de la rue, sur l’esplanade arborée, les pétanqueurs tiraient, pointaient, s’enguirlandaient. Parfois passaient de jolies femmes qui lui rappelaient sa jeunesse et d’autres, très moches, son présent. Il vit même un jour passer sa propre femme aux bras d’un inconnu. Depuis, il élevait seul le Bel Emile, et maintenant, il surveillait sa ligne comme un écrivain ses fautes de syntaxe. A une époque, pour compenser l’absence, il avait pris un chien, un jeune traîne-rues du nom de Toutouzouzou, mais très vite celui-ci lui rendit la vie infernale. Outre les sorties obligatoires, le chien courait après les boules et le cochonnet, mettant en fureur les sportifs sexagénaires. Or, le chien avait ses habitudes et ses rendez-vous étaient fixés plusieurs jours à l’avance. La polémique éclata entre le maître et l’animal. Le passage opportun d’une grosse moto mit fin à leur vie commune: du chien ne resta que la laisse, de l’homme la prime d’assurance que le motard dut verser (la vitesse excessive fut attestée par les boulistes, témoins du drame). Mais le chien se vengea, depuis sa niche céleste. Le père Léon, dans ses habitudes solitaires, fit de moins en moins d’exercice et se retrouva, un beau matin, incapable de se lever. Le Bel Emile, qui était une véritable crapule, en profita pour vider frigo, placard, gamelle et caisse noire de son père. On le retrouva en Ontario deux semaines plus tard, un mandat de recherche international à ses trousses: il avait vendu un pâté de maisons (quartier historique du Hédas) à un anglo-américain sans scrupules dont le nom fit par la suite le tour du monde des affaires, qui est bien différent du tour du monde des touristes, que l’on alpague à chaque escale. Le médecin qui l’ausculta lui demanda chez quel banquier il avait souscrit son assurance vie, mais le père Léon garda le silence. Alors le médecin, pour l’enquiquiner, lui intima de surveiller sa ligne, s’il ne voulait pas y laisser la vie. « Qu’est-ce qu’elle a, ma ligne? » demanda le père Léon. « Elle vacille, elle tremble, elle blanchit, elle tourne en bourrique! ».

Ce furent alors de longs jours d’angoisse. Tel sœur Anne, il surveillait l’horizon, la rectitude des bandes peintes, des colonnes de voitures, l’alignement des arbres de la place, des bordures de trottoir. Du matin au soir. Il regardait aussi son ventre couinant, avec terreur. L’embonpoint cauchemardait ses nuits et la peur de franchir la ligne jaunissait son teint. Un mal irrémédiable le travaillait au corps, à l’âme, lui qui, bâti comme un chêne, vivant rue de Liège, avait tenu la dragée haute aux bourgeois quand il était bistrotier à Toulouse et servait son muscat à bas prix sur des tonneaux en plein centre ville. Ah, ces petits verres qui font les grandes rivières où l’on finit par se noyer, il les avait en tête lorsqu’on frappa à sa porte. C’était la voisine. Quand il ouvrit la porte, elle s’évanouit dès qu’elle le vit. Non, il n’avait pas mangé l’œuf empoisonné. Oui, il était toujours vivant. Et jamais le médecin ne saurait auprès de quelle banque il avait souscrit son assurance-vie. Dans l’escalier, on entendit un chien aboyer, puis japper. Ce n’était pas le sien, mais la montée des marches quatre à quatre lui rappela quelqu’un. Le Bel Emile s’était évadé.

Alors, tout doucement, le père Léon verrouilla la porte et fit le mort quand son fils tambourina. Il le fit si bien qu’on le retrouva raide et droit comme un i au petit matin, semblable à un point Anémique prenant le plus court chemin qui le relie au mot FAIM.

AK Pô

22 04 09

5 commentaires sur “la vie des gens : le Père Léon

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