Cartes blanches et contredanses

Ce n’est pas une mince affaire que d’avoir carte blanche pour raconter tout et n’importe quoi au sujet des petits vieux porteurs de cartes vermeilles, des prolétaires et employés munis de cartes oranges et de racketter les possesseurs de cartes bleues tout en vidant la tasse de café carte noire du voisin de comptoir. Sans parler des amateurs de cartes routières et de leurs cartes grises et vertes. Bref, chacun en aura pour son grade chromatique. Chacun pense être le seul à avoir sa carte blanche, ce qui est un atout majeur pour tricher à loisir dans les jeux de société humaine et discourir sans ambages des vertus de la plus fieffée mauvaise foi. Vous voilà prévenus, mais non encore incarcérés.

Au début, un simple désir de se bidonner, mais aussi de se bigorner dans l’eau salée des geignards, des contre-tout, des défaitistes et des tristes sires, qui pleurent sur tout et ne font rien pousser, ni herbe, ni sentiments, ni visions positives d’un monde qui en a tant besoin.

Prenons les vieux et leur carte vermeille (du latin vermiculus, petit ver, vermiceau), et comparons la couleur rouge sombre de leur incarnat pathétique à celle du petit ballon de Saumur-Champigny posé devant leur nez. Comment ne pas compatir face à l’intolérable similitude de ces pigments cochenillesques? Comment ne pas s’apitoyer devant le désastre de la vieillesse accoudée au comptoir avec son nez cramoisi et ses mains tremblantes? Le moindre patron de bistrot ne saurait enrayer la descente fatale qu’en offrant sa tournée, mais baste, le petit vieux est là du matin au soir, et le bistrotier aurait vite fait de mettre la clé sous la porte s’il se montrait généreux. La carte vermeille est à l’image des personnes âgées, rouge assombri de honte et de solitude mêlées, sans même un petit biscuit à tremper dans son verre. Du temps de Goupi Mains Rouges (film de Jacques Becker 1943), le vieux planquait son or dans le balancier de l’horloge franc-comtoise, maintenant il se dore au soleil, comme une grappe de raisin bien mûre, en regardant passer les corbillards pour en ressentir in extremis la dernière ivresse.

Les porteurs de carte orange, désormais appelée Navigo (orange étant réservé aux ukrainiens, aux esclaves de la téléphonie mobile engagés pour deux ans par contrat et aux prisonniers immobiles qui n’ont pu régler la facture pour des raisons diverses, pour le surendettement dont l’Etat est pourtant le modèle du genre), sont les convoyeurs de la longue maladie du travail: le transport. Chaque jour des millions de personnes se rendent à leur boulot en empruntant des parcours aux durées interminables, quand la ville n’est plus possédée que par des banques, compagnies d’assurances et autres holdings financières qui se gobergent dans des immeubles de grand standing, laissant certains quartiers se paupériser sans y apporter la moindre contribution rénovatrice. La misère est le pendant du luxe, la grande ceinture banlieusarde le ventre creux des salariés. A 800 euros mensuels les logements de 9m² intra-muros, on comprend qu’il faut navigoter sans barguigner, si on veut vivre un tant soit peu de son travail situé à perpète.

Pour déterminer l’écart social qui distingue une carte bleue d’une golden card, une règle graduée en kilomètres suffit. Du Luxembourg aux îles Caïmans, la mesure est simple. Du compte en banque local aux commissions et frais de gestion de ladite banque une règle d’écolier suffit amplement pour délimiter le client. Les agios et autres emprunts consentis sont autant de coups de réglette en métal sur les doigts des mauvais élèves. L’argent frais est toujours bienvenu, les pépins imprévus serviront toujours le même jus profitable à la santé du prêteur. C’est la loi du genre, du bandit de bon aloi, qui n’aide que celui qui l’aide à en faire sombrer d’autres. Le bleu est une couleur froide. L’expression n’y voir que du bleu est exemplaire, dans ce contexte.

…Sans parler des amateurs de cartes routières et de leurs cartes grises et vertes. A la moindre infraction, la dégringolade. Pièces jaunes solidement scotchées au fond du porte-monnaie, points enfuis dans l’obligatoire mise à pied sans jugement de valeur, de raison, de cause à effet. Circulez, il n’y a qu’avoirs pour l’Etat et primes de rendement pour l’agent verbalisateur. Éduquer les foules automobiles, vous rêvez, monsieur, ce sont tous des déviants potentiels, des criminels de la vitesse, des délinquants du volant sans permis ni assurance, des écraseurs de piétons et de cyclistes qui ne respectent rien ni personne. Verbaliser, sanctionner, faire raquer, banquer, payer, voilà la seule formule applicable pour ces demeurés motorisés. Vous vouliez voir du pays, traverser des contrées tranquilles, admirer des panoramas inhabituels? Alors, restez chez vous, regardez la pub pour les bagnoles à la télé, et oubliez que vous n’avez qu’un moyen de vous évader: la misère qui vous mène direct sur la voie du garage.

Apprenez à tricher avec la bonhomie d’un monde qu’on vous décrit parfait, nickel, royal, adamantin, fait pour les honnêtes gens et construit par des gens encore plus honnêtes. Sinon, devenez sourds, muets et aveugles, trouvez un coffre vide dans une banque genevoise et achevez-y votre vie sur un matelas d’humanité moisie.

AK Pô

08 07 11

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