la pasta asciutta

La traversée fulgurante d’un fuseau horaire dans le mauvais sens et l’attente des résultats des élections au journal de vingt heures du week-end dernier ont été épuisantes. Pour nous requinquer, nos amis Paolo, Marco, leurs épouses Laura et Paola, ma femme Myrtha et moi, avons décidé de nous faire une semaine sucres lents, c’est à dire de ne manger que des pâtes. Donc, autant vous dire qu’en ce samedi matin frisquet de la fin mai, nous sommes sur-équipés pour franchir la distance qui nous sépare des trattorias, et de Pâques à Rome est désormais à portée de fourchette, même s’il nous faut décoller de nos chaises pour nous y rendre.

Parler de pâtes avec des italiens est en soi un voyage fabuleux. Un sujet intarissable, qui se détaille avec minutie, se savoure dans les mots autant que dans les palais. Les français, en comparaison, ont leur pendant avec les fromages, mais parlent trop souvent la bouche pleine et leur haleine altère l’excellence de leur réputation.

Si la légende raconte que Marco Polo aurait introduit les pâtes en Italie à son retour de Chine (1295), ce qui n’est pas avéré, nul doute que l’origine chinoise de ce produit fait acte (découverte en 2005, sur les rives du fleuve Jaune, de pâtes datant de quatre mille ans, fabriquées à base de millet -date qui correspond également à l’apparition du jeu de Go, et dont bien des siècles plus tard, deux gourmets s’inspireront pour créer un petit guide gastronomique (à reliure jaune en 2011)-).

Mais on en trouve trace également dans les bas reliefs étrusques (Ve siècle avant JC)-avec mode d’emploi et indication des fournitures-, les écrits du géographe arabe Al Idrisi en 1154 (mais les conquérants musulmans les importèrent dès l’an 800 -Sicile, Gênes…-).

Bref, tout cela pour dire que Paolo nous instruisit dès lundi sur les origines de ce produit composé de farine, de semoule de blé dur, d’épeautre, d’oeufs, de sel (en Occident et de nos jours). Mets fumant autour duquel nos appétits s’aiguisèrent toute la semaine.

Laura égrena en chantonnant un chapelet de petits noms: fettucine, pelmeni, ravioles, penne lisce rigate ziti, bucatini, girandole, fusilli lunghi, capellini, Myrtha enchaîna sur escargots, radiateurs, oreilles, crêtes de coq, roues, hélices, noeuds papillons (farfalle)…

Nous discutâmes pâtes au pesto rosso, carbonara, portofino, bressanes, bolognaises, au safran, au mascarpone, à la feta et aux poivrons, à la crème, à la mozzarella… Nous évoquâmes les grands faitouts suffisamment remplis d’eau bouillante dans lesquels jeter en pluie les spaghettis, en évitant de ralentir l’ébullition, ce qui tendrait à faire se coller les pâtes entre elles, de l’inutilité de verser une goutte d’huile d’olive durant la cuisson, nous commentâmes les élections passées et futures en grignotant des gressins au sésame, ouvrîmes les portes de l’abîme nucléaire japonais, conspuâmes les tyrans du bassin méditerranéen, regardâmes la middle class américaine pousser ses caddies à la manière d’Anna Blum, dans la trilogie new yorkaise de Paul Auster, tournâmes nos yeux vers Lampedusa, vers les mégapoles effrayantes poussant en verrues explosives, vers les conflits sans fins et les confins de la vie dans des résidences hyper sécurisées, nous bûmes du vin, de l’eau pétillante, nous aimâmes le regard de nos femmes tournés vers nous, nous oubliâmes même le pourquoi, tout une semaine durant, nous ne mangions que des pâtes.

Sans aucun doute était-ce pour donner un peu de goût à nos vies calfeutrées, pour cause de radioactivité excessive au seuil de nos misères à venir. Mais surtout, parce que nous n’avions plus le choix.

AK Pô

28 03 11

4 commentaires sur “la pasta asciutta

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