et si les grenades étaient des fruits?

Si les grenades étaient des fruits, crois-tu que nous fuirions à leur approche ? Si tes seins ronds et pleins de jus soudain explosaient sous ma main, crois-tu que nous serions en sang ? Et si le grenadier qui porte la grenade était un homme, refuserais-tu son baiser sur tes lèvres grenat ? Vivrais-tu sans amour comme on meurt au combat ?

L’arbre était au pied du château et l’homme aux pieds d’une femme. Il faisait un temps splendide. Enfin, je crois. C’était il y a tant de décennies. L’homme était dans le château et la femme juchée à la cIme de l’arbre. Ou était-ce la femme qui était perchée au sommet du château et l’arbre posé sur les épaules de l’homme. En tout cas, le tuvoiement ne les dérangeait pas, bien qu’ils ne se connussent ni d’Eve ni d’Adam. Par contre, je me souviens très bien de la grenade, intervint le narrateur. Elle pendait comme la gonade d’Adolf Hitler dans un cimetière juif. L’homme dit : moi aussi, je me souviens de la grenade, et aussi de ma tenue militaire de l’époque. Tenez, mademoiselle, t’ai-je dit alors, voulez vous bien me tenir l’échelle pendant que je pars à la guerre cueillir des grenades. Tu te souviens, surenchérit la femme, l’arbre était plein de fruits : mais tu as tendu le bras vers celui qui était le plus accessible, sans chercher plus avant d’autres fruits plus mûrs. J’ai bien compris ton geste. Les fruits plus mûrs attendraient ton retour, et nous étions si jeunes.

L’échelle était haute ; nous étions éloignés l’un de l’autre. Elle appartenait à Desnos, qui venait parfois suspendre un hareng saur tout au sommet de l’arbre. Il nous l’avait laissée, avant de partir combattre et de connaître Auschwitz et Buchenwald, ( où, atteint du typhus, il mourra, à quelques encablures, à Terezin, le 8 juin 1945 ). Tu craignis alors que le fruit, si par malheur tu venais à le lâcher, ne tomba à terre et s’écrasa, éclatant en gouttes de sang éparpillées. Alors, tu me demandas ma main en secours, que je t’offris. Puis tu pris mes lèvres, mes seins, et toutes les rougeurs aux multiples lueurs dont mon corps et mon cœur s’embrasaient, sans véritablement demander.

Au pied du château, de l’autre côté, des charrettes stationnaient et une multitude d’ânes paissaient, une corde reliée à des pieux fermement plantés. La place du village, pavée par des forçats lusitaniens, luisait sous le soleil d’automne. Les sabotiers faisaient fortune, les tisserands et les cuisinières aussi, pendant que les serveuses, tabliers voltigeant parmi la populace, menaient dans un gai tintamarre gibiers, vins et danses chaloupées aux noceurs. On avait mis des coings dans le tajine et des vignes dans le vin. Quelques joyeuses chamanes avaient broyé de bizarres racines, puis les avaient séchées sur des braises ardentes, en lisière du village. Ces diablesses les offraient ensuite aux jeunes provinciaux pour, disaient-elles, leur apprendre la vie qu’ils n’auraient pas plus tard. Et les gosses riaient comme rient les idiots, avant de partir en fumée dans les statistiques du rêve convenu.

Si les grenades étaient des fruits, comme goûteux seraient les pépins de la vie. De la peau et des graines nous teinterions des tapis volants d’Orient sur lesquels, toi et moi, naviguerions sans contraintes, posant ici et là nos mains entrelacées et nos baisers fougueux sur l’haleine du vent. Impensable alors serait le parcours du vivre sans amour et du périr au combat, ma Belle. A contrario, de temps à autre mourir d’amour dans un combat vivace, les chairs en corps à corps poussant de petits cris, ça te plairait ? Oh, tu sais, ce genre de guerres je l’ai pratiqué moult fois, en suis sortie vainqueur quelques fois, vaincue souvent et ravagée parfois par la cruauté des légionnaires, mais voler au combat amoureux avec toi, pourquoi pas, si tu te révèles ardent par la teneur élevée en composants bio-actifs que tu voudrais m’offrir. Nous pourrions danser comme les indiens autour d’un totem, illuminés par un immense feu de bois, aux sons des tambours tendus de peaux de bisons, des chants lancinants des squaws et ensuite partir chasser les mufles dans l’archipel des Grenadines, puisque nous sommes armés de graines explosives. Ce serait un beau projet. Mettons-le de côté, c’est la fête au village.

Les enfants faisaient des rondes autour de la fontaine, déguisés en peaux-rouges. Un teinturier tannait un morceau de cuir comme jadis l’instituteur tannait les fesses des mauvais élèves sans craindre un procès des parents; les bergers descendus fraîchement des alpages exposaient leurs fromages savoureux, assis à l’ombre de leurs bérets. On avait mis des coins aux commissures des lèvres pour se fendre la gueule en bonne compagnie, et des canards dansaient sur la broche du chef cuisinier idiot mais toqué, venu de la ville pour l’occasion. Les vieilles femmes s’espionnaient au travers de mantilles en fine dentelle sombre, pendant que les plus jeunes sautillaient sur les bancs pour attirer qui le mari, qui l’amant. Le curé et le maire regardaient avec attention ces jeux innocents, sachant que bientôt ils publieraient les bans, une fois dite la messe.

Le châtelain, quant à lui, observait, du haut de la tour carrée ouest, le spectacle de ces campagnards. De la position stratégique qu’il occupait à plusieurs égards il contemplait un monde qui n’était plus le sien. Une certaine aigreur empourprait ses joues molles. Ces gens ripaillaient, hurlaient, dansaient, s’embrassaient dans les buissons, pissaient contre les arbres des futaies plantées depuis des siècles; bref l’agacement creusait son visage de sillons amers, ses mains tremblaient. Au loin, les bois coloraient le paysage de teintes radieuses; et ce ciel d’automne d’un bleu excessivement céruléen, sans autre nuage que celui qu’il avait dans sa tête, instilla en lui le désir irrépressible d’un grand feu d’artifice. Lui qui abhorrait Giono sentit le goût âcre traverser son esprit au souvenir des titres de cet auteur : un roi sans divertissement est un être plein de misère, le grand troupeau, un hussard sur le toit… N’était-il pas, justement, en cet instant, un hussard sur le toit ?

Il ouvrit en grand la fenêtre derrière laquelle il observait le monde, et se rendit à son bureau en chêne vernissé, d’où il sortit du tiroir le plus bas une grenade, qu’il dégoupilla et jeta par la fenêtre ouverte.

Si les grenades étaient des fruits, quel goût aurait la vie ?

AK Pô

01 10 2011

3 commentaires sur “et si les grenades étaient des fruits?

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