la vie des gens : Moha

Étendu sur un banc que l’horizon dépeint

S’endort, le nez en l’air, un ouvrier rapin

Qu’une illusion perdue assassine en chemin.

Le ciel est son témoin, et lui, un moins que rien.

Moha regarde le ciel. Il travaille dehors, et le ciel fait partie de son métier. Mais aujourd’hui, c’est férié. Les ouvriers feignassent. Moha regarde le ciel limpide, céruléen, en triturant de son petit doigt le fond de ses oreilles pleines de cérumen. Son esprit est vide comme une journée sans solde, son corps déliquescent sous les premiers rais de soleil. Assis sur un banc de la place Clémenceau, il respire doucement l’espace qui lui fait face et comprend que ce monde ne lui appartient pas. Ce monde n’est pas à toi semblent dire les arbres, les fleurs des jardinières, les fourmis invisibles et les volets fermés, et il y a une bonne raison à cela: tu es fou. Depuis cinq minutes.

Depuis que cette fille est passée devant toi et t’a souri. Tu n’as vu qu’elle, et il n’y avait réellement qu’elle sur la place déserte à cette heure quand vos regards se sont croisés. Pourquoi t’a-t-elle souri? L’effet peut-être de deux solitudes qui émergent du néant de l’esplanade et s’étonnent de cette connivence d’heure et de lieu qui les unit en cet instant. Elle, marche, et toi tu respires à grandes goulées l’espace du repos, le parfum du jour férié, avachi sur le banc. Ce monde ne t’appartient pas car à ce moment précis tu voudrais te lever, courir après la fille en la hélant: « Mademoiselle! », mais tu ne le peux pas; la fille dans son élan a disparu dans un parcours précieux: sa vie, emportant avec elle ses bagages légers, chair et yeux, seins et cheveux, fugace réalité qui t’emmène au-delà, à ton tour mirage multiple, seigneur ubiquiste dans ce royaume des songes les plus intimes, les plus désirés.

Cependant, tu ne bouges pas. Impavide face au monde qui t’observe, déjà tu luttes pour effacer ces traces que la belle a laissées, en inventant d’autres pensées moins chastes. Les arbres, les fleurs des jardinières, les fourmis invisibles et les volets fermés évoluent au gré du jour qui déplace les ombres. Moha regarde le ciel. Ecoute plutôt tes pieds qui dansent, ce monde est d’outre-tombe qui veut t’oublier, toi, tel un ouvrier feignassant payé à ne rien faire les jours fériés. Baisse les yeux, Moha, regarde comme tes pieds battent la semelle, comme ils commencent à marcher seuls pendant que tu te vautres encore, hésitant à te lever, à bavarder avec tes orteils des paysages merveilleux que vous traverserez, eux et toi, dans votre périple citadin, si seulement tu te décidais à bouger ton gros cul en congé. Qui donc d’autre que toi comprendrait qu’en se levant il verrait, assise à l’opposé, la fille de tout à l’heure? Elle a vingt ans de plus, ses formes enrobées l’ont rendue plus charnelle, ses cheveux ont poussé qu’elle a noués en tresses mais ses yeux ont gardé leurs prunelles ardentes et c’est toi qu’elle observe, vieilli et ignorant que le temps avance plus vite que le ciel sur les bancs de la place. Elle ne te sourit pas. Les arbres, les fleurs des jardinières, les fourmis invisibles et les volets fermés se taisent. Désormais, ce monde t’appartient. Depuis cinq minutes. Depuis que tu es revenu, sur ce banc t’asseoir, seul.

AK Pô

22 05 09

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