le dialogue

Quand le lion retira sa crinière et l’ours son gros bedon, ils sentirent, l’un comme l’autre, qu’ils allaient parler d’égal à égal. Ce qui fut.

A l’époque,elle était amoureuse d’un chameau. Un de ces mystères de la nature qui vous fait finir en été aux abords d’une plage, dans une caravane surchauffée qu’il faut entretenir pendant quatre saisons, avec loyer, consommations diverses de fluides, et, au final, des taxes qui ne ressemblent en rien à ces macarons qu’on voit parfois sur les valises des touristes, dans les aéroports internationaux. Ainsi le lion. Valise en peau de zèbre à ses pieds, ainsi l’ours, chandail de laine côtelée en moutons de Poméranie, attendaient, sans discuter, sans se regarder, la femme qui viendrait les guider dans cette grande ville d’Occident où seuls leurs ancêtres avaient mis les pattes : Pau.

Ainsi plongés dans le désarroi de l’attente, nos deux compères en vinrent à engager la conversation. On dit qu’ici le ciel est d’un bleu particulier, dit le lion. Oui, répondit l’ours, qui n’était pas trop dur de la feuille, contrairement aux hérissons et soit dit en passant, ne traversait jamais les départementales où, dans cette région proche du mur des lamentations, les vieux ours ancestraux aimaient jadis écrabouiller les voitures en zigzagant sur les bas-côtés, ou en dansant avec les platanes, ces hêtres des basses plaines.

Il fait même chaud. Le lion frotta sa calvitie avec un mouchoir choletin. L’ours le regarda de travers. Que le lion fût chauve ne heurtait pas son sentiment, mais qu’il suât compromit son jugement : ce lion ne sortait-il pas d’une cage, d’un panier de basket, et non, comme il l’avait cru, d’une savane ? Dès que l’ours eut ce doute en tête, il s’adressa au lion comme à un artefact, un clone, un alien, un avatar, un truc qui n’avait pas plus d’importance qu’une fable de La Fontaine par temps de sécheresse idéologique.

Mais le lion, il faut l’en excuser, ce sont des choses qui arrivent, avait, en ce temps-là, mal aux pendeloques. Rien ne justifiait qu’il en parlât à l’ours, qui par ailleurs lui brisait menu les breloques avec ses ancêtres qui traversaient les routes, mais cependant une forme de sympathie indirecte les rapprocha : un ours à ventre creux et un lion chauve combinaient toute la misère du monde environnant. D’autant qu’ainsi réduits, nul ne présentait physiquement de danger pour l’autre. Entre gazelles et myrtilles se distribuait un goût commun, distrayant, celui de la conversation.

Elle était en retard. Sa montre s’était arrêtée et sa prise en charge des deux individus déréglait son horloge biologique. Sa fourgonnette avançait en marche arrière, lui sembla-t-il, et elle perdit un temps précieux à faire la queue au drive pour récupérer les courses passées par internet pour nourrir ses invités. Une trentaine de véhicules la précédaient dans la file d’attente, et elle devait, de plus, passer à la boulangerie et retirer du liquide à un guichet automatique. Du monde à chaque endroit, du temps perdu à patienter. Pourvu que les deux ostrogoths qui l’attendaient à la gare ne se mettent pas à organiser une combine qui mettrait à bas tous ses plans. Elle avait peaufiné des jours durant sa stratégie, chacun jouant son rôle dans l’affaire dont elle comptait bien tirer les meilleurs profits.

Le lion s’épongea de nouveau le front. Ses grands yeux noisette aux longs cils regardaient fixement la cour pavée où deux chauffeurs de taxi fumaient, tout en briquant avec un chiffon sec les carrosseries luisantes de leurs véhicules, et il s’amusa à l’idée qu’il pourrait leur proposer son aide, et au refus aimable que ceux-ci lui adresseraient, malgré qu’il possédât dans sa valise une paire de gants de boxe spéciale anti-griffures. Il fit part de son idée à l’ours, par distraction. Mais celui-ci avait faim, et les gargouillis de son ventre creux occupaient ses pensées. Il se contenta d’hocher un peu la tête, et goba un frelon asiatique qui passait à proximité. Du hall de la gare monta la voix synthétique annonçant le retard du TER 1278 en provenance de Zagreb, un retard de quelques mois, selon le calendrier en vigueur dans les salles d’attente de la SNCF. Le lion, qui avait l’ouïe fine et dont les bourses commençaient à gonfler, proposa à son compagnon d’aller engloutir un sandwich à la terrasse du buffet, ce que l’ours accepta illico.

Elle avait mal programmé son GPS et se retrouva sur la rocade ouest, dans le célèbre bouchon de 17 heures, qui fait le tour de la ville. Il faut dire que la boîte vocale de son Tom-tom s’exprimait en pur béarnais, ce qui ne faisait qu’aggraver son errance. Elle traversa le gave au niveau du pont d’Espagne, ce que ne font jamais les touristes espagnols, qui lui préfèrent le pont du XIV juillet, plus exotique à leurs yeux, du fait notamment de la présence de deux immeubles riverains décrépits qui ouvrent l’entrée sur la ville avec un poignant réalisme, avant de disparaître sous les soubassements du château refait à neuf. Pont au demeurant bien plus proche de la gare où un lion et un ours attendent, effondrés sur leur siège, qu’on vienne les cueillir.

Finalement, ce fut le lion qui craqua :

-crois-tu que Chinette nous reconnaîtra? demanda-t-il à l’ours.

-pourquoi devrait-elle nous reconnaître, toi sans crinière, moi sans gros bide?

-je ne sais pas, l’instinct, le sixième sens féminin, peut-être? »

L’ours rit.

-Et nous, on ne l’a pas, le sixième sens? Regarde le spectacle, et tu me diras!

C’est alors que le narrateur, qui n’avait fait que narrer, entra en scène, avec son vocabulaire de charcutier : mon mais c’est pas vrai, les gars, je vous avais bien spécifié dans le script que surtout surtout surtout il ne fallait pas nommer Chinette, vous me ravagez le scénar, les gars, merde, je vous avais dit quand vous parlez d’elle, vous dites elle, bon sang, vous me ruinez l’histoire, là !

– oh oh oh, du calme, Kamel Chinou, on te connaît. Sans toi, on n’aurait jamais joué dans ce film. Respect. Mais ne nous emmerde pas avec Chinette. On connaît même Ginou Ginette, nous. On n’est pas des has-been.

-n’empêche que vous foutez tout en l’air, le suspens, le descriptif de Chinette, son tempérament, la couleur de ses chaussettes en hiver, de ses soutifs en été, vous êtes des ringards, les mecs, z’avez vu votre allure, vous voulez que j’aille vous acheter des Ray ban pour plastronner au buffet de la gare, j’y vais je reviens dans mille ans.

(Le narrateur s’excusa, en privé, auprès de ses trois lecteurs et regagna son ordinateur en veille qu’il ralluma à coups de pieds dans la prise USB).

-comment tu le trouves, le narrateur ? demanda l’ours

-ce doit être un gars du pays, du genre le type qui va faire le con dans un festival de jazz au mois d’août.

– dire que nous, en Slovénie, on martyrise à coups de hache saint Pehache, à la même époque.

– vous lui coupez la tête?

-non, juste les réparties!

-C’est un bon saint, alors, chez les slovènes.

-c’était, lion. Car il a , depuis, pris la carte du PFA (Parti du Frelon Asiatique) et en tant qu’ours, j’ai voté contre lui. Comme nombre de mes concitoyens.

-il finira comme dans I ucelli, de Pasolini, mangé par un adolescent affamé, après s’être planqué dans un nid d’hirondelles.

-que cette destinée soit faite, ours, et que son âme débarque à Dubrovnik sur des coquilles de montures de lunettes en plastique contrefaites.

Chinette entra alors dans la gare. Ses hauts talons mesuraient la distance exacte d’un chignon savamment élaboré sur une route en épingles à cheveux; C’était un de ses talents. Elle se dirigea droit sur eux, leur fit face. De son sac à main elle tira une laisse et un collier qu’elle positionna autour du cou du lion : « impeccable! sans ta crinière tu ressembles vraiment à un gros chien! » Quant à l’ours elle lui plaça une fausse barbe attachée derrière les oreilles. « Magnifique! tu fais vraiment rugbyman de haut niveau! ». Dans un grand sac elle engouffra la crinière et le gros bedon.

C’est ainsi qu’incognito ils quittèrent la gare de cette grande ville d’occident et partirent en fourgonnette vers d’autres aventures.

AK

22 07 2011

PS: non mais, mes trois lecteurs, vous vous attendiez à quoi?

2 commentaires sur “le dialogue

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