la vie des gens : Petit Jean

Etait-ce dans une rue de Bratislava, sous un porche de la rue Cognacq Jay, ou bien sur la place d’un village des Pyrénées, il l’avait oublié, mais quand il poussa la porte de l’auberge, et que tous les fumets venus de la cuisine, le bourdonnement des voix dans l’espace chaud et bondé, la croupe et la poitrine des serveuses qui caracolaient au milieu des tables, sous la musique assourdissante et le regard pittoresque des hommes excités, il sut, le petit Jean, qu’il avait enfin trouvé le lieu idéal, l’endroit où son bonheur bâtirait ses murs de guimauve. Il ne voyagerait plus. Là était son pays : bruyant, gracile, nerveux et sentant la fricassée de lapin et l’herbe sauvage des piémonts évanescents.

Son parcours, jusqu’au déboulé de ce soir-là, avait été une succession de chances et de ratés, qu’il se mit à nous raconter, une fois que François l’eut invité à s’asseoir à notre table. Et Dieu sait que le gaillard s’avéra bavard. Son aventure avait réellement débuté, commença-t-il, quand ses parents l’oublièrent sur une aire d’autoroute, en Slovénie. Yves, son père, avait mal digéré de devoir payer, en plus du prix de l’autoroute, une taxe obligatoire pour tous les véhicules étrangers l’empruntant, et dont il s’était acquitté en franchissant ce matin là la frontière tchèque, ou autrichienne, ou les deux en un seul jour. Ce sont toujours les mêmes qui paient, râlait-il, soutenu dans son discours par sa femme, Josiane, qui tricotait en silence une belle veste en laine des Shetland sur le siège avant droit, cliquetant avec frénésie pendant qu’il appuyait sur le champignon pour passer sa colère. Omnubilés l’un comme l’autre par le plein d’essence qui vidait leur porte-monnaie, le couple oublia l’enfant qui, durant ce temps, chaussé d’un bonnet rouge, hélait les camions en riant, juché sur un bidon, ceux-ci lui répondant à grands coups de klaxons tonitruants.

Ce n’est qu’à la frontière hongroise, où ils devaient de nouveau s’acquitter d’une taxe de circulation, que les parents du petit Jean s’aperçurent qu’ils l’avaient perdu. Heureusement, Bratislava compte un château et une multitude d’HLM staliniens où un enfant saura toujours trouver refuge, pour peu qu’il ait des rudiments de langue anglaise et quelques euros en poche. Ainsi débutèrent quinze ans d’errance. Cependant, il est vrai que l’homme que nous avions devant nous en paraissait le double, à l’image d’un Khodorovski, crâne dégarni, visage sillonné de rides profondes sous la crevure des yeux, aux commissariats des lèvres, le sourire clouté de quelques fausses dents internationales, bref l’archétype du quinquagénaire qui aurait abusé de sirop Typhon sous la rose des vents sibériens. Cependant, sa voix sonnait claire et son regard avait la vivacité d’un gypaète barbu voire d’un milan royal glabre. Et puis, il avait surtout sa carte d’adhérent au PSG (ce qui lui offrait l’accès à la tribune des braillards). Datée, certes, mais encore valable dans la confrérie.

En milieu de soirée, néanmoins et bien que bons joueurs, ses récits nous avaient tous saoulés. François se blessa en levant le coude et Yves s’offrit à mieux renseigner les fumeurs sur l’usage de la cigarette électronique, en vente libre sur les zones aéroportuaires de la pensée vaporeuse. Un inventaire rapide des escales, des anecdotes, des topographies de la route et la lecture sommaire de Kerouac et Mac Carthy, le timbre mal léché des pionniers de la langue de bois, et surtout et avant tout cette façon tonitruante de s’exhiber tout en chuchotant je ne fais que passer, je viens de Bratislava, je passe à la radio, entrée rue Cognacq Jay, pas très loin de la rue Eugène Poubelle, encore un préfet oublié dont tout le monde connaît le nom, à l’instar de Chandelle. Je suis un peu plus grand qu’un zouave, vous me reconnaîtrez en passant le pont. Paris est la ville des nains et ses princes sont tous provinciaux. Josiane demanda l’heure à Yves son mari, c’est fou comme le temps passe, si nous faisions une petite virée à Bratislava, il paraît qu’il y a un château, là-bas, comme à Prague et Buda, il y en aurait même un à Pau (rires), est-il à prendre, Josy ? Petit Jean, Travolta des sous-bois, indien aux tatouages signalétiques des sentiers partis en guerres vacancières, bison futé, futaie buissonnière du laisser aller, valse gaie de la longue marche des peuples couverts de plaies, petit Jean, cache-toi vite sous la voie ferrée, la voix lactée des étoiles brille au-dessus des nuages, d’une permanence sans loyer, d’un horizon sans frondaisons saisonnières, juste au-dessus des bérets que ce peuple intelligent et parfois même pas trop con, porte sur sa destinée tout à la fois pour s’émanciper et se faire oublier. Allo, Cognacq Jay, vous m’entendez  ?

AK 

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