Au fil tranchant de l’eau (1ère partie)

Le filet d’eau qui coulait dans le gave était aussi fluet que mon compte en banque. Quels gros poissons avaient donc bu toute cette eau limpide, claire, pour ne laisser ainsi que des pierres à nu ?

Ainsi, me suis-je décidé à aller me balader le long des berges, par une de ces journées d’automne qui filent comme des indiens en canoë sur les jours raccourcis. Quelques temps auparavant, sans doute, des nuées de petits Poucet avaient semé les cailloux de la soif sur le sentier riverain, et les atterrissements où ils avaient campé restaient secs, arides, malgré leurs jamborees. L’eau ne coulait plus, elle écrivait entre les galets ronds son désir de se délier, de partir, de s’envoler avec les grues et les palombes, formant d’épaisses nébulosités dont l’homme serait absent.

L’eau en avait assez d’être galvaudée par les habitudes humaines, mélangée deux fois par jour à des savonnettes, des shampooings, des bains moussants, en avait assez l’eau de couler dans les tuyaux puants des égouts de la ville, de savoir naufragé celui qui ne se lavait pas deux fois par jour, le savoir pestiféré. L’eau chauffée paraissait être le parangon de la bonne santé, de l’évitement des maladies incurables, et l’hygiène corporelle à outrance posait son dogmatisme spirituel. Un homme lessivé serait plus apte à diriger une nation qu’un homme en sueur ; telle était la logique que ne supportait plus l’eau. L’eau aime fôlatrer, non se vivre saumâtre, et le flux incessant des robinets ouverts en quasi permanence l’englue dans des bassins putrides. Certes, des hommes la régénèrent, recueillent et séparent la boue et la rendent potable. Potable. Est-ce suffisant pour l’eau, d’être potable ? Comme un amant répondrait à sa maîtresse, qui lui demanderait comment il la trouve, alors qu’ elle s’est mise en quatre pour lui faire plaisir. potable, oui, je te trouve potable. Et lui, avec sa bedaine outrancière et ses yeux de poisson rouge qui a bu l’eau du bocal, comment sa compagne la trouve-t-elle, la fiole du gars ? Imbuvable.

Curieusement, alors que je cheminais sur une rive, l’autre m’attirait. Sans doute était-ce la perspective des bouleaux, des saules et des peupliers d’Italie que les mains fermes de manoeuvres agricoles avaient plantées jadis, ou le talus escarpé qui descendait à angle droit rencreusé sur le lit asséché du gave, je ne sais. Mais tant de couleurs baignaient ces feuillus et tant de colère sèche des eaux dans le dessin de ce talus escarpé que je finis par remonter mon pantalon jusqu’au-dessus des genoux pour traverser à guet le cours d’eau, large d’une cinquantaine de mètres à cet endroit. Le niveau de l’eau était si bas qu’on eût pu le franchir en chaussures de ville. Un peu comme on traverserait en diagonale le delta du Colorado pendant qu’un mariage se fête à Las Vegas. Je nouais les lacets entre eux et mis la paire de chaussures autour du cou, après avoir fourré mes chaussettes dans les poches de mon falzar retroussé. L’eau caressa de sa fraîcheur mes pieds nus et neufs à ce contact. Un dialogue étrange s’instaura entre mes chevilles humides et la pénurie ambiante. Pénurie d’eau limpide, claire, folâtrant entre mes jambes, pénurie de sensations simples et vertigineuses, comme l’étaient jadis ces groupes de jeunes villageois se baignant dans le gave, des gosses érigeant des barrages de gros galets, cimentés de bouses de vaches, pendant que les plus grands, costauds, amoncelaient les pierres en de petits plongeoirs, pour épater les filles, roses écrevisses, minaudantes mais prêtes comme ces hommes à plonger dans la vie immédiate de l’eau frémissante, tempérée et charnelle.

Potable. L’eau était à prendre d’assaut, d’un saut, d’un plongeon. A caresser de deux mains circonspectes, fouaillant les contours d’un énorme caillou où somnolaient les truites, les cabots, poissons que les gamins épiaient du matin au soir, gamins sans classes sociales, sans autres limites que leurs vagabondages contrebandiers de petits campagnards. L’eau du gave ne raconte pas les drames, elle les écrit pour en conserver la mémoire des vivants et des morts. L’eau du gave ne conserve aucune autre mémoire que celle des gens qui la racontent en la regardant couler vers le pays Basque, ce qui est une belle perspective, quand à l’automne les peupliers les bouleaux et les saules pleureurs décorent la garrigue et que les indiens en canoë descendent vers l’océan, cet autre bord des Amériques.

A suivre

AK

15 10 2011

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