au fil tranchant de l’eau (suite et fin)

Quand au milieu du guet le lit encore rempli d’un courant vivace vînt bondir sur mes jambes, grimpa jusqu’à ma taille, je sentis sur mon front perler la sueur froide de la peur. Lutter contre ce flux soudainement vindicatif pour maintenir l’équilibre, surtout ne pas se laisser emporter dans l’eau tourbillonnante, mais braver dans l’urgence l’élément qui m’encerclait pour me faire chuter, me noyer sans coup férir. En fait, je me trompais. L’eau caressait mon sexe et chahutait mes fesses, non avec la véhémence dont je l’avais crue chargée, mais avec une espèce de tendresse sauvage, semblable à ces indiens qui descendent l’Orénoque à grands coups de pagaies, emplumés comme des grues cendrées et aussi grégaires que des palombes dans la banlieue d’Iraty. Ce n’était plus la houille blanche qui me battait les (…) flancs, mais une impertinente femme qui provoquait mes sens et menait mes instincts. J’avançais à pas lents et les cailloux glissants dansaient sous mes pieds nus, bleus et transis par l’immersion prolongée et ma peur descendue dans les champs sous-marins. Mes vêtements étaient en piteux état, s’en allaient à vau-l’eau, se dissolvant sous les doigts agiles de l’ondine charnue qui me déshabillait.

Un banc de graviers formant îlot me permit de sortir du flot pernicieux et de me mettre au sec. Quinze mètres me séparaient encore de l’autre berge, mais la sécheresse offrait à cet espace qu’il me fallait franchir l’aspect d’un bras mort aux eaux stagnantes. Des algues assoupies décoraient les galets d’une couleur verdâtre, fangeuse, et un serpent fila entre deux petits rochers. Le jour déclinait à peine, la chaleur transpirait sur les pierres en fines fumerolles. J’avais soif d’eau de source, d’eau glacée descendue directement de la cascade de Gavarnie dans mon gosier. J’étendis mes vêtements sur les graviers luisants, et, nu comme un ver, lançais pour m’amuser quelques petits galets plats qui ricochèrent entre deux vaguelettes que le courant ourlait. A vrai dire, la question de savoir ce que je faisais là ne me tracassait nullement ou, du moins, nettement moins que le niveau de mon compte en banque frisant la banqueroute. Ici mes pensées étaient moins terre à terre, mes soucis évanouis au centre de ces cailloutis baignés par la lumière et les reflets changeants du gave amaigri.

Inutile d’accrocher une corde à son cou, lestée par une lourde pierre, il suffisait ici de se laisser porter par le flot sensuel du lit torrentueux. De plonger dans l’eau éclaircie par la béatitude d’une grotte Lourdaise à la source miraculeuse et, qui sait, de donner chair à la coquine ondine qui, peu avant, m’avait donné envie d’aimer. Je crois qu’inconsciemment, c’est ce que j’attendais : une fée d’eau douce à la peau chatoyante et au goût mellifère. La plupart des femmes sont des nageuses hors pair, et je jouais aux indiens pagayant sur l’Enfer pour remonter les eaux où naviguer ensemble. Rus tranquilles fabriquant les rivières, diamants luxuriants de rencontres imprévues, au fil de l’eau le temps recomposé suivrait ainsi la tranquillité fluviale de la vie, courante et dispersée dans un unique lit.

Avalant des gorgées de soleil sous les piailleries et les chants des oiseaux riverains logeant dans les ronciers et les noisetiers alentours, laissant se faner les pétales jaunes des herbes de saint Jacques, le fenouil sauvage et la jussie ravageuse, j ‘atteignis l’autre rive en deux bonds, portant à l’africaine mon ballot d’habits sur le crâne. Des racines d’arbustes hors sol m’offrirent leurs prises ligneuses pour escalader le talus escarpé; quelques éraflures tatouèrent au passage mes jambes, mes bras, mais la berge était saine, indemne de papiers gras, de canettes de bière, de préservatifs. Le sentier, envahi de plantes excentriques, qui longeait de ses traces animales le gave, dissuadait sans conteste les adeptes fantasques des amours en milieu naturel, ce qui le sauvegardait des incivilités comme un poisson des martins-pêcheurs.

C’était l’heure exacte où l’automne ne regarde pas encore l’horloge de l’hiver. L’heure qui porte le dernier souffle de la beauté du soir; et l’eau scintillait, décrivait dans ses reflets les dernières étoiles que l’incommensurable bêtise des hommes ne tarderait pas à effacer, écume crayeuse sur un tableau noir, propreté avisée préparant un nouveau cours de morale hygiénique à répandre. Pour regagner la ville, je traversais des villages endormis, des places désertes et de nombreuses fontaines ornées d’un panonceau : eau non potable . Je longeais des hectomètres de champs de maïs aspergés par des rampes chenillantes, dans les faubourgs on arrosait avec de petites lances des jardinières placées, hors de portée des passants – ces vandales -, sur des candélabres, puis ce furent les odeurs des produits nettoyants, des gaz d’échappement, des fritures évadées des restaurants, des climatiseurs, des haleines putrides de buveurs invétérés, les particules d’amiante, les cancers de saints en ribote, de péteurs cancéreux, de produits fallacieux, la puanteur des panneaux publicitaires, les miasmes adipeux des faux culs, et cette irrespirable atmosphère du mensonge que les arrivistes prennent pour du parfum.

La nuit était tombée quand je revins chez moi. Je remplis une casserole de cette eau distinguée qu’offrent les robinets, en ville. Je la mis à chauffer. Quand elle arriva à ébullition, j’y plongeai des gnocchis. Ils remontèrent rapidement à la surface, ils étaient cuits. Je les versai alors rapidement dans la grande passoire en plastique, puis les jetai dans mon assiette. J’avais dû méjuger le temps de cuisson, car ils s’amalgamèrent en formant un ensemble bizarre, non dénué d’une certaine beauté intrinsèque, toute en courbes et rondeurs.

Comme l’aurait été une ondine, nageant dans l’eau du gave.

AK

15 10 11

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