Rose

Nous attendions le soir, indifférents pourtant, chacun chez soi, sachant qu’il viendrait à l’heure, que la lumière s’estomperait à sa venue, pour que les chats perchés comme des barons dans les arbres descendent au clair de lune chasser nos songes souriceaux dans nos trous de mémoire.

L’avant veille, sur notre territoire visuel, notre Tartarie, un tracteur bleu, rutilant, neuf, avait soudainement fauché ses deux hectares de prairie en une demi-heure, la repartissant encore tiède en andains réguliers. La veille, il était revenu, mais déjà le temps passé ne comptait plus, retournant les tas pour les aérer et dans la matinée du jour suivant, le Rugissant Diesel les avait empaquetés en rouleaux noirs plus sombres qu’un film synthétique issu de l’anthropomorphie de deux avatars hollywoodiens. Le foin n’attendrait plus que le mugissement des vaches, semblable à un train dans la nuit, la rumination des pansus contraints. Puis le lendemain, ici le temps passe que l’on salue et peu de temps salue l’absence de passant prompt à le saluer, deux tracteurs étaient revenus vers dix neuf heures, alors que Millet peignait l’Angélus dans son siècle attardé. Deux mastodontes bleus Beth Ceu, moissonnant les noirs cylindres avec délicatesse et professionnalisme : dix ballots, sur deux hectares. Maigre récolte.

Demain, Rose suspendra son linge sur les fils de fer tendrement détendus au-dessus du balcon sous lequel je passe à pied matin et soir pour me rendre au travail. Je ferai semblant de regarder droit devant la rue que raccourcissent mes pas jusqu’à l’unique carrefour (Jean Jaurès-Général de Gaulle), je ferai semblant d’appeler les chats errants par des noms inconnus, des noms lunaires,

et Rose, derrière ses draps suspendus, me dira en chantant arrête de regarder mes jupons ce matin je n’en porte pas, je les ai perdus dans le foin mais ne dis rien aux chats, s’il te plaît, sinon ils quitteront la maison pour aller batifoler avec ce jeune homme blond, imberbe et baraqué qui conduisait le tracteur bleu, celui avec les bras amovibles, pas celui avec la charrette car l’autre homme en vérité c’est sa femme.

Et nous éclaterons de rire. Nous savons bien, Rose et moi, que la campagne est loin des villes, et que ce qui s’y passe relève de l’inexistence. C’est une source imbuvable, une eau qui chagrine le vermouth citadin qui y trempe par mégarde ou nostalgie maladive ses vacances, qui écoute endormi fabulettes et petits contes ;tout comme l’on parle en ville de la Ville sans écouter le son du clocher vibrer sur le silence des campagnes, on s’ennuie grave au milieu des bouseux. Mais les campagnes dites électorales n’oublient pas le moindre ballot de foin,n’oublient pas le taiseux ou le champ du poulailler, voire la feuille morte, ce bulletin qui craque au fond de l’urne pour défier l’enfer et un jour le vivre.

Le soir est descendu alors que personne ne l’attendait, On lui aurait proposé, selon quelques témoins dignes de foi, de regrimper l’échelle du grenier où le foin frais accueille les vagabonds et les vagabondes. Les prémices de l’automne, par ailleurs, deviennent évidents : les feuilles tombent et les impôts augmentent. Passerons-nous l’hiver, qui sera mort avant Noël, quelle maladie emportera l’un d’entre nous, quel mois sera bouclé sans dette, jouerons-nous enfin au loto, etc ?. Les feuilles tombent et le vent secoue les branches sèches des arbres, bonnes à fabriquer des caisses de retraite pour ceux qui vivent l’avenir en revenant sur leurs pas, (infime part de jeunesse gravée à la lueur des bières adolescentes), arbres séculaires qui en ont marre de vivre et de ne plus se sentir utiles, sinon dans le grésillement des poêles à bois. Les feuilles courent sur le macadam et les chats les pourchassent, comme s’il s’agissait d’êtres vivants.

A leurs pattes veloutées le craquement sec de la brisure végétale,sous le rein souple et feuilleté du félin, captive, griffée, mordue, laisse sourdre un langage, une correspondance, un acte plein de vie (et de douleur) entre le chasseur et la mort naturelle, un peu comme un mastodonte se déplaçant à la vitesse d’un esquimau écraserait une limace sur un passage clouté verglacé, comme une voiturette aplatirait un chat sur une route départementale, comme un tracteur tondrait un œuf même enturbanné d’un film noir, comme un coiffeur trouverait un nom intelligent pour son salon.

C’est la saison où Rose étend plus souvent son linge dans un petit cagibi au sec, la pluie étant fréquente à la campagne. Le jeune agriculteur est parti avec son gros tracteur en avion cargo moissonner quelques plaines d’Afrique rachetées par quelque firme internationale. Un nouveau genre de Paris Dakar relooké aide humanitaire et business. Dix rouleaux de 700 kg de foin pour deux hectares de prairie… Pas de quoi remâcher les vieilles entourloupes. La campagne a faim et le citadin a soif.

Quand est-ce qu’on mange, petite maman ?

« car chaque fois les feuilles mortes

Te rappellent à mon souvenir

Jour après jour les amours mortes

N’en finissent pas de mourir.

Peut-on jamais savoir par où commence

Et passe quand finit l’indifférence

Passe l’automne vienne l’hiver

Et que la chanson de Prévert

Cette chanson les Feuilles Mortes

S’efface de mon souvenir

Et ce jour-là mes amours mortes

En auront fini de mourir. »

http://www.youtube.com/watch?v=SSnvVGSaRlo

http://www.youtube.com/watch?v=cOtGQXW91J0

AK

06 09 2013

(Tic et tac city)

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