poker without jocker (sniff!)

Paulo trouvait dans les parties de cartes des pays dont il franchissait par la ligne blanche des nuits et des narines les frontières de l’aube. Il s’était mis à jouer quand sa femme l’avait quitté, elle qui aimait plus les taureaux de l’Alentejo que les fumées de cigarillos des tables de jeu. Il était de ces hommes qui cherchent l’infortune et la trouvent dans l’arrière salle de bistrots un peu louches. Il était seul comme ce drap qui recouvre un cadavre dans la pièce froide de la nuit éternelle, mais sans le reconnaître car ç’eut été évoquer sa faiblesse, il avait découvert le poker, ses gains et ses misères, sous la lampe grasse de fumées illusoires, celle qui suspendait le temps au-dessus de la table feutrée, il jouait des horizons lointains selon les figures qu’il avait en main.

Paulo ignorait que pour les horizons encore faut-il atteindre l’aube d’un rivage, sentir une île et s’échouer dans la peau imbécile d’un naufragé qui a perdu le cap, il faut sentir les embruns, les brèmes qui s’étalent en vagues sur les tapis de jeu. Il faut compter les points et garder dans sa main les poings de la victoire. Mais il ne savait pas. Il ne savait pas non plus que les lignes blanches sont des visas qu’il faut payer pour franchir ses faiblesses, que les taureaux de l’Alentejo et d’Andalousie iraient aussi au combat, un jour, dans les arènes des matadors applaudis par la foule enthousiaste.

Le jeu transcendait la réalité de Paulo. Des figures des cartes naissaient des têtes, puis des figurines en 3D, et plus il respirait le blanc poison, plus elles devenaient réelles. Avec qui coucherait-il ce soir, Rachel, Pallas, Argine ou Judith, quand fortune faite, il se sentirait plus puissant que César, Charles, Alexandre ou David ? Quant aux valets, qu’ils se prénommassent Lancelot, Lahire, Hogier (dit le Pouilleux) ou Hector, même montés sur leur dix aux quatre symboles, il n’en ferait qu’une bouchée, la main qu’il possédait ne tremblerait pas face aux quatre as de son unique adversaire, les autres ayant roulé sous la table, ou partis jouer au baccarat en emportant leurs bijoux de famille.

Sur la table de jeu un monceau de billets énorme, des monnaies qui allaient du dollar au yen en passant par le yuan, l’euro et le rouble, et les deux adversaires pourtant ne semblaient pas s’en soucier. Paulo regardait John et John regardait son jeu. Esbroufe, bluff, silence et relance : des roupies indiennes, des livres israéliennes, quelques couronnes nordiques renchérirent les enchères. Le pot était explosif. Les cartes à présent dessinaient l’avenir du monde, effaçaient les frontières et les aubes, et le monde devenait fou face à ces deux acteurs qu’étaient John et Paulo. Entre une quinte flush un carré une couleur un brelan et une double paire se jouait l’avenir de la planète, l’avenir sans futur que certains escomptaient, ceux qui distribuaient les cartes, ne se faisaient pas d’illusion mais surveillaient de près le gros tas de pognon qu’ils subtiliseraient juste avant que n’explose le colt d’un des belligérants.

La nuit fut longue. La partie ne finissait pas. On brûla quelques billets pour mieux éclairer la table. La sueur des deux joueurs court-circuitait la lampe au-dessus, ou était-ce la fumée des cigarillos, on ne savait plus. Pour que la partie ne s’interrompit pas, on brûla d’autres billets de banque, il y en avait tant! Puis une maigre lueur apparut. Tous les spectateurs pensèrent qu’enfin c’était l’aube, et ils avaient raison : Paulo avait tiré le premier. Le flash du pistolet avait fait naître le jour, c’est du moins ce que raconta un président d’Amérique du nord à ses concitoyens… 

AK

11 08 2019

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