les témoignages du temps présent : Maria Dolorès, dite Dodo

Témoignage 3

Je m’appelle Maria Dolorès Del Campo Alto, mais tous me nomment Dodo. Je travaille comme étalagiste depuis dix ans dans cet hypermarché, raison pour laquelle tout le monde me connaît sous le sobriquet de Dodo-Aux champs. Mon intention première n’était pas de témoigner, mais certaines circonstances m’y ont poussé, et ce bien malgré moi. Je suis née à Madrid en 1965 et j’avais dix ans quand Franco est mort, mais cela faisait vingt neuf ans que mes parents avaient quitté l’Espagne. Je suis née en France. Ma carte d’identité le confirme. J’ai cependant conservé ma génétique ibérique, la rondeur des hanches, la taille moyenne, une chevelure brune intense et le pas de danse qui résonne sur le béton des allées de cette grande surface quand les clients sont partis et qu’il faut réassortir les rayons de marchandises diverses et variées. En journée, les réassortiments laissent la place au balayage et au nettoyage, au ramassage des débris laissés par les consommateurs. Je travaille dans les travées 7 à 12, où sont exposées les boissons alcoolisées, les eaux minérales et tout ce qui est liquide en général.

Depuis trois ans, sous prétexte de promotion, on m’a adjoint la travée des sucres et des farines, au bout de laquelle trônent les packs de lait. Ce n’est pas du gâteau, même si ça y ressemble (il manque les œufs). Avec l’expérience, j’ai appris à connaître chaque recoin des gondoles, et je pense bientôt me payer un voyage à Venise, mais cela demande explication. La première chose à savoir, c’est que je suis lesbienne. La seconde, que je vis avec Marie Josée, une antillaise qui travaille aux fruits et légumes. Nous habitons à une heure trente de transport de notre lieu de travail, dans une cité HLM de banlieue qui ressemble à ce que nous sommes : des perdues éperdues que seul l’amour et la précarité font survivre. Mais il y a des anges au pays des démons, et des petits malins qui saisissent leurs étoiles quand elles passent à proximité et ne sont pas encore tombées dans les caniveaux de la déglingue. C’est ainsi que le marché s’est ouvert à nous.

Au printemps dernier, alors que nous regagnions notre logement, quatre types nous ont arrêté. Ils nous connaissaient : « alors Dodo et Marjo, ça boum à l’hyper ? »

Nous avons fait semblant d’acquiescer. « vous voudriez pas vous payer des vacances à Venise, les petites chéries ? » Ça a commencé comme je vous le raconte. Dès le lendemain on s’est mises au turbin. Au début, nous avons agi très discrètement. Il ne faut pas effaroucher la clientèle. De mon côté je planquais quelques sachets de coke dans le rayon farine et Marjo des petites tablettes de cannabis dans les cagettes, sous les légumes verts. Une ou deux semaines ont passé, le temps que les types vérifient qu’on faisait le boulot, puis le bouche à oreille a fonctionné et la routine s’est installée. Mes doses glissaient des paquets de farine aux sucres spécial confiture, ceux de ma copine dans le vrac des céleris branche et des épinards. C’est fou de voir le nombre de drogués qui fréquentent les allées des hypermarchés, qui prennent leurs doses sous l’œil terne des surveillants et autres vigiles.

Comme nous étions à 90% du temps plantées dans nos rayons, il suffisait aux clients de nous appeler sous le motif fallacieux qu’ils ne pouvaient accéder au troisième rayonnage pour attraper tel ou tel paquet (c’était très souvent de petites vieilles qui faisaient le lien avec les véritables clients, ceux-ci leur faisant cadeau du sachet de farine et des œufs, voire d’un litre de lait pour qu’elles fassent des crêpes). Marjo grattait le fond des casiers, emballant les légumes pour les petits vieux atteints d’Alzeimer (qui faisaient semblant). A chaque manipulation, le client laissait glisser dans nos mains un petit bout de papier avec son code inscrit dessus. Les types du HLM répertoriaient ensuite les achats de chacun et tutti quanti.

Nous étions payées dans le hall de l’immeuble, le vendredi, à notre retour. Tout roulait, les gondoles s’approchaient sous le pont des soupirs. Jusqu’à lundi dernier.

Quand des types d’une autre bande sont passés à l’hypermarché. Ils ressemblaient à de grands débiles mentaux mais ils ne l’étaient nullement. Ils ont renversé des paquets de farine, comme par inadvertance, en poussant des ô monsieur madame j’ai pas fait exprès ! Et la même chose s’est produite au rayon fruits et légumes.C’en était fini de notre business. J’ai balayé la farine qui jonchait le sol. Je l’ai ré-ensachée dans les paquets peu altérés, ai refermé méticuleusement chaque sachet et les ai remis dans les rayonnages au niveau zéro du présentoir. Ici, rien ne se perd et pas mal de choses se transforment, à l’insu des consommateurs.

Après le passage de l’autre bande et pour ne pas éveiller les soupçons, nous continuâmes à faire semblant d’aider les petites vieilles à se fournir en farine. Elles étaient au courant qu’il ne s’agissait que de leurrer les surveillants et vigiles du magasin, mais elles aussi avaient des intérêts à protéger. Il en était de même pour les petits vieux du rayon fruits et légumes.

Le surlendemain, les mamies avaient de drôles de tronches. Elles insistaient pour avoir des paquets de farine comme ceux qu’elles avaient pris la veille. Je n’avais pas l’intention de témoigner, mais maintenant, monsieur le directeur, vous savez tout. Ou presque. Nous fûmes convoquées, Marjo et moi, dans son bureau. Il nous questionna et demanda quelques éclaircissements sur l’origine, la pratique, et le montant des commissions que nous percevions. A la fin de l’entretien, il se leva d’un bond et déclara : « mais c’est génial ! Pas de problème, on reprend le service aux seniors et on le développe dans le rayon des lessives, des allume-feux en tablettes et dans tout ce qui est susceptible de servir de couverture. Vraiment, bravo les filles ! Vous aurez dix pour cent des ventes, en plus des rétributions des types de votre HLM. Dites-leur qu’à partir d’aujourd’hui, il va falloir fournir un max ! »

De retour au vestiaire Marjo m’a murmuré à l’oreille : » je crois que pour les gondoles à Venise, on est bien parties ! » et elle m’a embrassée.

09 10 2019

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