la vie des gens : Jeanjean (un repas dominical décisif)

La vie des gens: Jeanjean (un repas dominical décisif)

Je me souviens très bien de ce dimanche. C’était un peu avant l’heure du déjeuner. Mon père lisait le journal, enfoncé dans un fauteuil en velours aux accoudoirs râpés, d’épaisses lunettes lui barrant le front. En réalité, il dormait. Ma mère, quant à elle, s’activait aux fourneaux. Le bruit provenant de la cuisine le suggérait. A l’époque, je me déplaçais souvent à quatre pattes et ma vision du monde, des adultes, de l’espace entre cuisine et séjour, donnait à tout ce qui est vertical un gigantisme que je ne maîtrisais pas sans vertige. Une odeur de poulet rôti m’attira vers la cuisine, où le bruit s’était transformé en bruissement. Mon oncle, le frère cadet de mon père, s’agitait dans des manœuvres délicates, les mains calées sur les hanches de ma mère quand, surprenant ma présence, il lâcha prise et saisit la friteuse qu’il secoua avec panache, me regardant d’un air satisfait et bonasse. Ma mère ouvrit précipitamment le four d’où un nuage de fumée sortit : « eh bien, Jeanjean, tu as bien fait d’arriver! le poulet grillait! » Nous rîmes tous les trois, ce qui réveilla mon père.

– « Héloïse, je crois qu’on a raté la messe, non? » lança-t-il depuis son fauteuil.

– « Pas grave, on ira à vêpres! » lui répondit-elle.

– « Et toi, Hubert, tu viendras aussi? » enchaîna le père

– « Impossible, Jacques, ce soir je fais mes valises, je pars en vacances. »

– « T’es pas fonctionnaire pour rien, toi! Moi, les dernières vacances, c’était pour mes noces avec Héloïse, il y a cinq ans. Tu t’en souviens, chérie? »

– « Ah ça, oui! C’est l’année où Jeanjean est né! »

– « Sacré Jeanjean! » renchérit mon oncle en souriant de travers.

Ce fut sans aucun doute ce dimanche-là que, pour la première fois de ma jeune vie, je compris que la terre était composée d’une trilogie: le père, la mère, et le malsain d’esprit. Qu’à partir de ce constat pouvait découler une myriade de situations cocasses ou tristes, et que mon existence avait du pain sur la planche pour en déceler le goût, les couleurs et le sens giratoire de la famille sempiternellement reproduite à l’identique.

Mais les adultes sont futés. Un poulet rôti-frites annihile illico toutes les velléités enfantines. Je me jetais donc à corps perdu dans le consumérisme, optant pour un blanc de volaille à la traçabilité irréprochable, et décidais tout en mâchant que Ralph Nader serait mon héros pour les décennies à venir. Je dois souligner, pour être honnête, que j’avais découvert Ralph sur la une du journal de mon père, après un long décryptage entre voyelles et consonnes.

Le déjeuner s’acheva vers le milieu de l’après-midi, et la conversation, bien qu’entrecoupée de rires gras et de fines allusions, s’acheva dans la dégustation silencieuse d’un armagnac vieilli en fût de canon datant de 14-18. Je constatais, quand ma mère se releva pour débarrasser la table, que ses mollets rougeoyaient, comme sous l’effet d’un frottement intense. Sans doute s’était-elle brûlée par un jet de gras de poulet en le sortant du four (je n’eus la réponse que bien des années plus tard). Les hommes allumèrent un cigarillo (à l’époque, on avait le droit de fumer à table), et se toisèrent du regard.

 » -Tu crois peut-être que je ne sais pas ce que tu manigances? » lança mon père.

Hubert fit les yeux ronds, puis bégaya:  » -ce que je manigance? »

 » -Oui! Avec notre mère, pour l’héritage. Tu sais très bien de quoi je parle, Hubert. »

 » -Ecoute, Jacques, on ne va pas remettre ça sur le tapis! A chaque fois que je viens, c’est pareil! On fera le point à mon retour de vacances, si tu veux. »

 » -Des vacances! T’es pas fonctionnaire pour rien, toi! »

Un silence pesant s’allongea comme un nez devant une assiette vide. La pendule de la cuisine pépia (c’était une pendule avec dessins et chants d’oiseaux fabriquée en Corée du Nord) quatre heures. Héloïse terminait la vaisselle. La fin d’après-midi montrait son museau noir. Hubert prit congé. Il balaya mon crâne d’un « sacré Jeanjean! » avant de quitter les lieux.

Mon père regagna son fauteuil et entreprit la lecture d’une nouvelle sieste. Ma mère balaya le perron jusque vers le parvis de l’église et rentra vers l’heure d’après l’angélus. C’était dimanche. Dans ma tête Nader céda la place à Nadar, et je changeais de héros pour les décennies à venir, je serai photographe, comme Gaspard Félix Tournachon.

AK Pô

25 07 09

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