Tandem

J’ai bien connu une femme qui avait un chien à deux têtes. Ce qui était amusant, c’est que la physionomie assez étrange de l’animal donnait l’impression, en le voyant passer dans la rue, qu’il faisait du tandem avec un congénère, tant les gueules étaient distantes. J’ai toujours aimé rouler en tandem, surtout quand ma femme tient le guidon de devant. Sans doute est-ce pour cela que nous avons eu des jumeaux et, par là même, acheté une poussette avec deux sièges en enfilade. Ainsi, les gens s’étonnent souvent, quand nous nous promenons, de voir un enfant à deux têtes dans un landau, avant de se rendre compte que, comme les gosses braillent sur des octaves différents, ils sont bien deux. L’illusion serait parfaite en Mongolie, où l’art du chant diatonique ne permet pas de distinguer combien une seule bonne bouille rougie par le froid peut contenir de marmaille encapuchonnée et hurlant de faim dans les vastes plaines de Mennengiyn ou dans les sous-sols parcourus par les tuyauteries de chauffage d’Oulan Bator, en hiver.

Ici, les sous-sols s’appellent des caves. Avec la crise du logement, cet endroit s’avère plus rentable que son usage usuel. Désormais, on remonte les vélos sur le balcon de l’appart, on vide les bonnes bouteilles de Bordeaux avant qu’elles ne vieillissent et que le vieux qu’on y loge depuis la Crise ne devienne alcoolique. Cependant, les vieux cartons remplis de dessins de jeunesse, de vêtements de fêtes, d’aubes de premier communiant et autres albums de timbres tous oblitérés ou aux dentelures incomplètes restent à la cave, à côté du broc et de la bassine en zinc, du poste radio à électrodes qui répète quand on le tapote gentiment ici Londres les français parlent aux français qui ne se parlent plus, puis crachote, laisse filer quelques notes de jazz nègre et s’éteint, car au-dessus on paie le loyer et il ne faudrait pas que papi nous ruine avec la facture d’électricité qui augmente dès qu’on descend les escaliers pour lui apporter son steak haché – purée. Il faut dire que les maisons de retraite sont réservées aux rupins, pour peu qu’on veuille un minimum de confort pour l’ancêtre.

Quand l’aîné de la famille, qui a quinze ans maintenant, lui descend son repas, il frappe deux fois avant d’entrer. C’est un code. Ensuite, une fois le plateau déposé sur la table vermoulue, il dit prends ton temps papi, je vais faire un tour. Il sort alors et se précipite au fond du couloir, où la bande d’aînés et de puînés de l’immeuble se réunit tous les soirs pour faire du tintamarre et tirer sur des shiloms l’herbe tendre des prés colombiens. Quand on n’a pas d’ancêtre dans la famille, on loue la cave à des gens de peu, voire de très peu. Mais dans ce cas, on la loue en trois huit. Car avec beaucoup de peu on finit toujours par faire un peu de beurre. Surtout quand ça dégringole ou gèle dehors. Et puis les caves et autres sous-sols sont plus près de l’enfer que le dernier étage avec vue sur l’immensité du ciel paradisiaque. Donc, les locataires de ces lieux se sentent plus à l’aise, plus proches d’une religion monothéiste dont ils gobent le discours qui fait mouche, celui qui leur promet la même chose qu’à ceux vivant au zénith, mais avec le confort d’en bas, le nadir, car les restrictions, depuis la Crise, obligent le Créateur de richesses morales et d’espoirs scripturaux à réviser ses comptes et dénombrer ses élus. Un peu comme chez les fonctionnaires. Moins il y en a, plus le Paradis se défiscalise.

Mais je m’égare, et le chien à deux têtes de cette femme au demeurant charmante (mais ne nous égarons pas de nouveau) vient en contrepoint de l’âne de Buridan, âne qui mourut de faim car il se sut choisir entre deux sacs remplis de céréales dont il adorait également l’une comme l’autre. Cet âne n’était certainement pas japonais, car l’âne japonais est comme tout nippon : il fait son choix, dévore le meilleur, ou ce qu’il pense l’être, car, se dit-il, si jamais une bombe atomique ou un tsunami fukushimiesque venait à se dérouler entre ces deux plats, au moins mourrais-je avec le sentiment d’avoir saisi une dernière fois le bonheur, gustatif ici. Alors que le papi, dans son réduit, commence à goûter avec précaution la purée avant le steak. Alors que deux garnements engloutissent le steak recta et se disputent ensuite en s’envoyant des cuillerées de purée dans la tronche en riant. Raison pour laquelle nous avons adopté la stratégie du tandem. Les enfants mangent en se mettant à la queue leu leu. Comme devant les boulangeries quand sonne midi et que le tas de casse-croûtes diminue à vue d’œil et que quinze personnes vous précèdent, que, manque de chance, elles choisissent toutes le même sandwich, celui pour lequel vos babines frémissent. Jusqu’au fatidique désolé, monsieur, le poulet kebab est en rupture, mais nous avons un steak haché purée en promo.

Alors là, vous vous sentez vieux. Et pendant que les cadres de votre boîte mangent au resto, vous vous dites : il est temps que j’achète une cave, car pour les maisons de retraite, c’est râpé. Heureusement, une once de bonheur vient vous cueillir chaque soir, au sortir de l’usine : votre femme, fermement accrochée au guidon du tandem. Vous lui pincez les fesses. Et le temps d’aimer continue de rouler.

26 09 2011

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