Pierrot et le châtaigner (spécial enfants sages)

C’était un arbre étrange, gigantesque, de presque cinquante pieds, soit environ quinze mètres de haut. Un châtaigner ancestral. Son feuillage ne naissait que bien après que celui de ses voisins, un noyer et des cerisiers, n’eussent laissé s’épanouir le leur. A l’automne, quand ceux-ci se dénudaient sous le vent frisquet, lui arborait encore ses médailles verdoyantes, ne lâchant que bogues et fruits sur le sol, comme s’il eût bombardé sur le temps passager de bien frêles boulets pour sauvegarder les hommes de leurs famines passées et à venir. Quand le vent balançait ses amples branches, que le silence des machines humaines et les pépiements des oiseaux cessaient, on l’entendait chanter. C’était un cliquetis bourru de feuilles sans écrits, un ballet frissonnant dans l’air glacé du soir, que le jeune Pierrot observait depuis la porte vitrée de la cuisine, dont il essuyait la buée d’un revers de manche, sans mot dire, les narines dilatées par la soupe que préparait sa mère avant le retour du père.

Depuis des mois, l’enfant avait acquis ce sentiment que l’arbre du jardin le regardait avec les mêmes yeux que les siens, une complicité à la fois animale et végétale, un songe enfantin voletant en pleine nature avec des êtres surnaturels que nourrissaient les contes, les grincements de porte et les sorcières enfourchant balais de genêts et de bruyères sèches.

Il est connu depuis des siècles que l’Homme s’arroge sur la Nature tous les droits. Qu’ainsi un arbre qui pousse en bordure d’un terrain privé grandit tranquillement en silence des années durant sur son lopin de terre finit par déclencher chez le voisin, également propriétaire, des plaintes et des menaces qui obligent le premier à élaguer l’arbre censé gêner le riverain, et ce dans les plus brefs délais, sous peine de poursuites. L’arbre ne peut s’enfuir ; ses racines sont ici, depuis des décennies. Mais les hommes ont inventé des lois qui se moquent des arbres, comme du reste. L’homme a inventé la tronçonneuse, l’homme a prescrit l’élagage comme on donne aux mourants l’extrême onction avant l’ultime torture : croire en la Mort plus qu’en Dieu.

Quand le père de Pierrot revînt à la maison, il était accompagné d’un de ces tortionnaires à machine électrique, un certain Roberto. Le soir tombait, mais le châtaigner offrait encore à la vue son admirable tronc multiple, gracieux comme une danseuse, dont les deux principales branches ancestrales s’entrecroisaient, belles comme des jambes de jeune femme montant vers le ciel, tendant leurs ramures dans tous les sens improbables d’un spectacle gratuit, s’effeuillant dans un étrange strip tease pour s’abandonner à l’hiver, rude et impudique de décembre. Roberto en fit rapidement le tour. Il s’occuperait de la taille dès demain, à la lune montante.

Vers neuf heures, la machine fut mise en route. A onze heures, l’arbre était élagué. Pierrot durant ce temps était à l’école. L’homme qui accompagnait son père lui avait semblé bien étrange, et il faut l’avouer, lui faisait peur. En classe, il ne cessa de songer au châtaigner, à son incapacité de petit garçon à pouvoir le protéger, à lui laisser sa majestueuse emprise sur le jardin, sur le noyer et les cerisiers. Mais hormis mettre du sucre dans la tronçonneuse, il ne pouvait rien faire pour empêcher l’arbre d’être mutilé. Il rentra chez lui en baissant la tête, les joues rouges. La colère que son impuissance à agir contre la mutilation du châtaigner s’alliait de manière incontournable à sa tristesse profonde. Arrivé sur le perron de la maison, il se retourna, redressa la tête et, l’œil glacé, regarda le châtaigner. L’arbre était là, avec ses cinquante pieds de haut, les frondaisons portaient encore quelques plumets de feuilles. Il avait bonne mine, il sembla même à Pierrot que l’arbre lui souriait. Et pour cause : Roberto avait taillé les branches en laissant dès leur base se former des marches d’escalier, pour que lui, le gamin, puisse en gravir chacune, la main accrochée à la crémaillère que formait le tronc, que Roberto avait juste tailladé pour que les doigts du gamin s’y arriment.

Mais le plus beau, c’est que le rouge-gorge fît son apparition, perché à la trente neuvième marche, et sa compagne se mit à pépier. Le couple avait pourtant de quoi râler : je voulais le mettre au tout début de mon histoire, et le voici au bout !

AK

14 11 2019

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