le chilounic

Dans l’âtre du poêle charbonnaient les dernières lueurs quand l’envie lui prit d’écrire sur ces papiers jaunis mis au rebut depuis des années. Il mit alors un chilounic entre ses dents et décida de passer une nuit blanche, à regarder ce qui l’environnait dans la pièce encore tiède qu’entretenait à peine le poêle aux braises scintillantes et ce silence de la nuit qui posant sur ses épaules la lourdeur de l’abandon solitaire.

Sous l’appentis contigu à la maison il imaginait les chats pelotonnés les uns contre les autres ; le thermomètre frisant le zéro leur évitait à peine tout frissonnement de moustaches, toute pousse incongrue de poils d’hiver. Il songea un instant aller les rejoindre, tant ses moustaches à lui frétillaient encore des braises chaudes du poêle qui finiraient en cendres. Il préféra tourner son regard vers la table, les quatre chaises et les meubles sommaires et disparates qui composaient le mobilier de cet endroit étrange, où le bric et le broc s’unissaient pour ne ressembler à rien, à un vide esthétique parfait, et où seules les odeurs de cuisine avaient le goût de l’abondance et de l’ennui.

Sur la table, un vase dans lequel des roses défraîchies pliaient leurs tiges minces, le pétale pantelant, la couleur ocre des fins de vie des fleurs. S’il n’avait eu dans sa bouche le chilounic, il les aurait accompagné au cimetière et ensuite, avec dévotion, déposé sur les tombes abandonnées que seuls, parfois, les feux de saint Elme réveillaient en mémoire des morts en pets.

Dans ce terrible espace tant il réconforte l’homme de n’avoir pas à coucher dehors le silence peu à peu inscrivit sa musique sur le papier jauni, et la mine de plomb se mit à danser malgré la main qui la tenait, elle se mit à danser et la musique des mots joignit celle des notes. D’obscures mémoires jaillirent dans la nuit, éveillant le vieil enfant qu’il était devenu aux sons que jamais de sa vie il n’avait entendus. Tout ce qu’il avait cru disparu revînt le visiter. Il revit le vase, les roses magnifiques offertes à son épouse, il revit les enfants sautant sur les canapés, le repas dominical où la famille s’engueulait, toute heureuse de discuter, il revit son père qui avait dormi avec des chats une nuit terrible en Alberta, quand la tempête de neige s’était levée comme un ours furibard, il revit les photos de sa mère jeune et belle dans un magasin de là-bas, et la mine de plomb de son crayon qui ne validait en rien l’or perdu des illusions, des sacrifices et des retours en Europe qu’il fallait marchander sans savoir où revivre.

Dans l’âtre les cendres prenaient le pouvoir des ombres que le charbon ne consume plus. La nuit de nouveau posa sur ses épaules la lourdeur de l’abandon solitaire. Il regarda la pendule sur le mur nu. La trotteuse s’était arrêtée mais les deux autres aiguilles continuaient de tourner sans bruit. Il jeta un coup d’œil sur la station météo à dix balles qui trônait sur le buffet, vit que dehors le degré zéro était arrivé. Alors il se leva, prit son fusil pour affûter les couteaux et alla dormir avec les chats, sous l’appentis.

26 11 2019

AK

6 commentaires sur “le chilounic

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :