les crêpes

J’avais la tête dans les nuages et Albertine les mains dans la farine. Après cinq années de mariage, je ne m’étonnais plus d’avoir des cheveux blancs sur le crâne, au sortir des siestes dominicales. L’inquiétude, au début de notre union, – nous nous étions mariés sur le tard -, à voir ainsi chenu mon crâne, avait cédé place à une douce hébétude, bien que cela ne nous eût jamais empêché de fumer, allongés sur le matelas, derrière les volets en bois mis clos de la chambre. Si Albertine avait une addiction certaine pour la cuisine, plus précisément pour la fabrication de pâte à crêpes, la fascination qu’exerçait sur moi cette vieille chanson de Nougaro ne manquait jamais de me faire son effet, tel le chien de Pavlov (nous avions appelé ainsi notre Bichon), je me précipitais dans la cuisine cueillir le flacon de fleur d’oranger pour en asperger d’une pointe le dos charnu, le tablier aux bretelles pantelantes, l’entremichon respectable, roucoulant au-dessus de ce pigeonnier telle une colombe et son rameau d’olivier ( mon prénom ).

Vers dix sept heures le dimanche, tous les piaillards du quartier venaient sonner à l’appartement. Albertine avait préparé quarante crêpes, que les gosses devraient se partager, plus douze galettes au sarrazin pour les trois mioches bretons, et deux coques (sans lait) d’un diamètre 36 pour les grands lustucrus. On retrouvait donc chez nous une vingtaine de moineaux en culottes courtes ce jour-là, ayant chacun sa façon de parler, de manger et de rire.

Le visage d’Albertine scintillait comme un rubis à la vue de ces gosses joyeux, et cela se répétait tous les dimanches de l’année. Quand le curé sonna, je sentis que le bonheur partait en déroute. Les gosses n’assistaient pas aux vêpres, ne respectaient comme règle morale que l’art de bien se remplir la panse, et ne connaissaient rien de mieux pour sauver leur âme que de s’empiffrer de nourriture terrestre. Certains parents, pas tous, mais assez nombreux, avaient pétitionné. Pauvres petits, pauvres gamins! Il nous montra l’arrêté communal interdisant la distribution gratuite de crêpes dans le canton, nous glissant en même temps la carte d’un pizzaïolo du Vatican qui faisait des réductions importantes, au centre bourg, pour ces petits goinfres.

Et je dus bien me rendre compte, quelques années plus tard, que nous avions donné le mauvais exemple. Car dès qu’ils eurent une quinzaine d’années, dénigrant la confiture maison, le beurre demi-sel et l’artisanat potelé et maculé de sueur sous les aisselles, les ados filèrent en masse à l’adresse fournie par l’abbé. L’Habeas Corpus à cinq euros, avec ketchup en lieu et place de sauce tomate, se vendait comme des petits pains, le Lacrima Christi (une limonade infecte) faisait fureur, et la propagation du bouche à oreille fut telle que nous finîmes, Albertine et moi, par manger des crêpes toute la semaine. Bichon léchait la poêle, et préférait les croquettes qui faisaient luire son poil et lui laissaient des gencives saines. Albertine s’essaya à la quiche, au pain azyme, aux galettes de soja, aux tartes d’argile, et même à ces pains que lève la révolution. Les gosses ne nous disaient plus bonjour. Pavlov, notre Bichon, hantait les mêmes lieux qu’eux, gras comme un cochon bigourdan.

Albertine et moi en vînmes à cesser de fumer après la sieste. Je dus consulter un médecin, dont le diagnostique fut : ce ne sont pas les poumons, c’est le manque d’amour qui vous démolit. Essayez de demander à votre épouse si le tricot… enfin, vous voyez, un palliatif, quoi. Comme on en finit par mettre la Chandeleur en plein mois d’août, car il fallait se mondialiser à l’unisson, les jeunes balançèrent des cailloux sur nos volets, hurlant : vous nous avez volé notre culture, avec vos crêpes et vos galettes à la con ! vous vouliez remuer ciel et terre, vous ne remuez que votre merde ! et tous s’étaient affublés de pizzas sur la tête, qui formaient auréoles. Autour d’eux, impressionnants, des chiens de toutes races grimaçaient en mâchant les coiffures tombées à terre. Albertine eut peur. Une de ces peurs panique qui rendent les meilleurs moments de la vie terribles. Comme un type regarde sa médaille du travail le soir même où on lui apprend qu’il vient d’être licencié. Le soir même. Car dès le lendemain, sa vie change. Du tout au tout. Les gosses joyeux du passé deviennent les charlatans du futur. C’est normal. Quand on perd ainsi tout lien avec le monde du travail on devient un fanfaron de la roulette russe.

Ce soir là aussi, le visage d’Albertine scintillait comme un rubis corindon, vous savez. Pas un de ces bijoux qu’on porte en pendentif, ni en collier. Juste un de ces rubis, aux couleurs si fluides qu’elles glissent sous la tempe. Une de ces signatures du bonheur brisé par une détonation mortelle. Un de ces drôles de bruits qui invitent à porter le crêpe, un jour de juillet 2011, quelque part.

A ma nièce BK, décédée à 37 ans, quelque part mais jamais ailleurs, et à son mari et leurs quatre enfants.

AK

22 08 11

4 commentaires sur “les crêpes

  1. Hé ouiiiii, le progrès peut être une avancée ingrate !…

    Ca me rappelle cette autre histoire (anglaise) d’un pancake bien appétissant qu’un boulanger avait fait et qu’il voulait donner à manger à des enfants, mais le pancake ne voulait pas être mangé et s’enfuit en roulant à travers tout le pays jusqu’à ce qu’il trouve une rivière qu’il ne pouvait traverser… là il rencontra un petit cochon qui lui proposa de le faire traverser en sautant sur son museau. Comme ce n’était pas un humain le pancake lui fit confiance et aussitôt sur le museau de petit cochon : aussitôt avalé !

    j’ai bien aimé ton texte.

    Aimé par 1 personne

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