La machine qui parlait à mes doigts

Je pensais chanter dans le brouillard de la nuit et pour autant je me tais. L’aube a pris ses quartiers et la lune est partie l’accompagner. Je suis donc seul. Mais devant moi je ne sais qui tape sur mon clavier les mots qui me ressemblent, m’assemblent et me détruisent. Pourrais-je enfin être seul avec moi-même ?

C’est l’occasion ou jamais, propose l’homme (ou la femme) à la marguerite, (celle de la machine à écrire électrique).

On se la fait à l’ancienne (dis-je). (je rajoute:) avez-vous fait l’amour avec une machine à écrire, non, vous êtes trop jeune. Comment ça se passe, dans le nouveau monde, les claviers sont-ils labellisés « novlang » ?

Réponse : les vieux cons sont traités ici comme les jeunes imbéciles : papiers, identité, passeport, permis de conduire, etc.

C’est vrai, je m’excuse. Le monde a changé. Il me ressemble, sauf que moi j’ai vieilli et que le monde, je parle de tout le monde, s’est appauvri. Imaginez que nous sommes dans un bureau, sur les vitres de l’unique fenêtre les gouttes de pluie claquent comme si elles voulaient témoigner de mon innocence.

J’aime la pluie.

Dans chaque goutte qui vient exploser contre la vitre une injustice, un instant de ma vie, étrange miroir, deviennent visibles, lisibles. Vie crétine dans la rétine fatiguée de mon existence moribonde. J’aime la pluie sèche des souvenirs quand elle frappe au carreau qu’un caillou n’a pas encore brisé. Jeunesse sans remords, mort sans rappel à la folle envie de vivre.

Raconte nous ta vie dit l’homme (ou la femme) à la machine. Depuis combien de temps racontes-tu des sornettes, écris-tu des textes à la con, des poèmes à l’emporte-pièce, combien de femmes as-tu connu dans ta vie, quelles furent tes égéries, tes déboires amoureux ?

Comment voulez-vous que je réponde, tout cela est un tel brouillard et vous me demandez de parler. J’ai si peu de souvenirs désormais. Je me souviens que l’aube avait pris ses quartiers et que la lune l’accompagnait. Je me souviens aussi, parce que vous me posez la question, qu’il faisait beau, que les branches des arbres étaient dépouillées de leurs feuilles, qu’elles tapissaient l’herbe du jardin et j’ai dit à Louise : « on est bien ici ».

Et Louise vous a cru ?

Je ne crois pas. A vrai dire, Louise aurait aimé voyager la moitié d’une année, mais nos moyens ne le permettaient pas. C’est alors qu’elle rencontra Luis, qui devint son amant.

Il n’est fait aucune mention d’un amant nommé Luis dans le rapport de la gendarmerie, monsieur N. Sybille passez-moi le corrector, j’ai tapé le mauvais nom de famille. Monsieur K, reprenons, s’il vous plaît.

Vous êtes accusé de faire de l’humour sur le dos de votre concubine, ce qui constitue un viol quand on sait que la loi n’autorise l’acte que dans la position dite du missionnaire, et dans le but universel de procréer c’est-à-dire de fêter toutes les pastoralités du calendrier. L’entendez-vous bien, monsieur K ?

Oui monsieur, je m’en excuse. Je suis passé trop vite de la machine au ruban double entre le noir et le rouge coquelicot à celle à décrire les marguerites. Mais je vais me soigner, monsieur, je vais cesser tout rapport de mes mains sur un clavier, juste écrire en parlant à mon ordinateur de pompes funèbres, qui ordonnera tout ça plus tard, pour que mes mots cessent de laisser des traces de vécu dans le cloud paradisiaque de l’inexistence programmée.

11 01 2020

AK

2 commentaires sur “La machine qui parlait à mes doigts

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