Etendre la lascive (épisode 4): de maigres indices!

 

Ce qui me parut très bizarre depuis le début de cette enquête, c’est l’absence totale d’un témoignage essentiel, comme il s’en trouve dans tout roman mal ficelé, quand le narrateur perd pied : la présence d’un chat. Ainsi, en ce dimanche qui achevait ma première semaine à la ferme, j’approchais Nadine. Les parents, Louise et Hubert Bougy, avaient quitté la ferme ensemble et s’étaient séparés, l’une allant à l’église, l’autre au bistrot. La cour était déserte, si l’on excepte les chiens Olaf et Amudssen, qui gambadaient en poursuivant les poules. Joseph était à l’étage, de corvée de repassage. C’est ce qui arrive aux enfants pas sages qui ne sont pas encore adolescents, lui avait soufflé aux oreilles sa mère, et que Nadine, sa cousine germaine, avait repris en chœur, répétant en chantant :

« Toi mon p’tit bonhomme

Moi ton p’tit verre de rhum

Chauffe le fer, chauffe la fesse

Repasse le chat et j’te caresse

Trala li lala etc »

L’expérience veut que lorsque quelqu’un meurt, son animal favori, très souvent un chien resté attaché à son maître une bonne partie de leur existence commune l’accompagne jusqu’à sa dernière demeure, puis hurle à la mort (raison pour laquelle on prend souvent les chiens pour des loups, tant l’aboiement diffère), et retourne sur la tombe du mort chaque année en début d’automne pour y déposer des chrysanthèmes, aux couleurs changeantes selon la saison et les offres de la mafia des pompes funèbres. J’interrogeai donc Nadine sur la présence d’un animal familier qu’aurait possédé Marguerite. Son rire fut spontané. Elle me regarda avec un accent que je qualifierai de provençal : elle me prenait pour un con. N’avais-je pas vu Olaf et Amudssen en arrivant ici, avec mes deux valises, ni comment ils les avaient reniflées en jappant. Oh, rajouta-t’elle, je vois que vous ne savez pas ce que signifie passer une douane !

Cette remarque m’intrigua. Je la laissais néanmoins de côté, et enchaînai sur la présence éventuelle d’un chat auprès de la grand-mère, les derniers mois précédant sa disparition. Nadine resta un moment silencieuse, remontant sa mémoire avec une clef de pendule style coucou suisse perdue dans le tiroir de sa cervelle. Cette réflexion que je me fis ancra un nouvel indice : y avait-il un rapport avec Albert Marchall, qui traficotait les montres suisses du temps où il vivait avec Marguerite, dite Margot, au 155 rue Dauphine. Ce hasard induisait une possible connexion généalogique, que je notais dans mon calepin, soulignant ma phrase et l’annotant ainsi : gare ! Nadine est soi-disant la cousine germaine de Joseph. Pas sa sœur.

Il était midi quarante cinq quand les parents rentrèrent. Quelques minutes plus tard, on entendit une engueulade dans la cuisine : c’était l’heure de passer à table. Joseph avait mis le couvert et la soupière, en équilibre sur le vaisselier rustique, était encore pleine de soupe, soupe où Joseph avait dû cracher car elle avait, en ce dimanche, un goût différent de la veille. Nous mangeâmes en silence, n’entendant que le vent du nord qui se levait de table pour enchanter de courants d’air tous les interstices des huisseries de la maison. Les vingt vaches et les quarante moutons batifolaient dans les prés, surveillés par les deux chiens qui couraient après les ombres et les premières feuilles mortes. In petto, je songeais que je n’avais pas récolté de quoi écrire un article pour le New York Telegraph, qu’une imprimante serait bienvenue car les pages internautiques de ce texte sans queue ni tête s’accumulaient et que j’avais du mal à en suivre le fil. Un détail cependant n’avait rien de fictif : deux photos du bébé resté seul dans sa poussette, coincées derrière le dos de lit sculpté de nubiens , époque Napoléon III. Et la présence de chats s’y révélait.

AK

04 02 2020

(à suivre ?)

9 commentaires sur “Etendre la lascive (épisode 4): de maigres indices!

  1. J’espère que tu vas t’en sortir avec ce feuilleton aussi amusant et foisonnant de trouvailles abracadabrantes ! Pas si simple d’écrire au fur et à mesure parce que souvent ça prend des tournures que l’on avait pas prévues !

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    • c’est vrai que plus ça se complique (mais sans trop de personnages) plus j’y prends plaisir. Parallèlement, sur le site de Dominique, tu as fait mention de l’ESMA, dont je vais encore visionner plusieurs courts, celui de la jeune fille qui attendait le retour de son père est réellement magnifique. Demain, je mettrai en ligne « le fauteuil » (de la même école) pour me reposer un peu les méninges, plus par plaisir que nécessité! Par ailleurs, grand merci d’apprécier mes délires verbaux!

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