Étendre la lascive (épisode 11): tout est clair, et la lumière obscure

Hubert accompagnait ses vaches à l’étable pour la traite. Les moutons continuaient de brouter et saluèrent mon passage sur le chemin par des bêlements stupides. Comme un idiot, je n’avais pas pris mon carnet vert à couverture en imitation croco lors de ma promenade et je n’avais qu’une hâte : consigner tout ce bastringue sur des feuilles pour tenter d’en résoudre l’énigme, une bonne fois pour toutes.

19 02 2020 épisode 10)

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Cette journée m’avait épuisé. Je renonçais à rédiger un compte-rendu des événements et des suggestions qu’entretenait mon esprit fatigué. Je me contentais d’ouvrir ma valise contenant les livres (je sens les mauvais esprits qui supputent que l’autre, contenant mes vêtements, reste toujours close) et retirai du bouquin de Boris Vian le fameux papier à en-tête du notaire que je m’étais procuré un mois plus tôt et qui m’avait décidé à entamer mon enquête, non par l’acte lui-même, mais par le fait qu’un gros pâté masquait le nom du bénéficiaire de ce legs, d’un montant faramineux pour de tels bouseux morvandeaux et morvandelles confondus. Et comme j’aurais du m’y attendre, ce papier était un faux. Bienvenue en France, me dis-je. Pour un journaliste du New York Telegraph, John, tu t’es bien fait avoir ! J’étais abasourdi par ma naïveté, et n’entendis pas l’engueulade provenant de la cuisine séjour qui annonçait l’heure de passer à table. Quand j’atteignis le pied de l’escalier quatre paires d’yeux se fixèrent sur moi. Louise prit la parole : vous allez bien, monsieur Carpenter ? Vous paraissez très fatigué. Je vous remercie, je crois que les grands espaces, quand on sort des métropoles polluées, font l’effet de tisanes relaxantes, infusées dans des bols d’air pur. Inutile de réchauffer la soupe, et dites à Joseph de laisser la soupière sur le vaisselier rustique, je voudrais juste entendre le son de la télévision. Je dis à Hubert : j’ai l’impression d’avoir dépassé le jugement dernier. Nadine se leva et augmenta le son de l’appareil. Nous étions cinq et personne ne parla. Il me sembla que pour la première fois, ils écoutaient sans regarder l’écran. Quelqu’un parlait dans le poste d’un virus qui ferait mondialement des victimes, des millions de morts et des conséquences économiques gravissimes.

Je pris rapidement congé et regagnai ma chambre, froissant involontairement de ma main gauche le balustre sur lequel des traces de griffures m’étaient apparues lors de mon arrivée. Nous étions jeudi soir, la fête du haras terminée. Tout devait être de nouveau en ordre là-bas, comme la routine l’était ici.

Je fis cette-nuit-là un drôle de cauchemar. Sans doute sous l’influence du paysage qui s’offrait quotidiennement à mes yeux depuis quinze jours, dans ce pays de forêts et de bois exploité par l’homme. Je vis d’abord dans mon rêve un cheval. Un de ces chevaux de trait qui servent au débardage du bois. Il tirait un tronc énorme, au fût droit comme un clocher, il était harnaché et dans son encolure une sonnaille tintait. Les sylviculteurs en possédaient chacun une dizaine, et le tintement de chaque animal correspondait parfaitement à l’attachement de son propriétaire. Mais mon rêve muta. Il fallait produire plus. On créa pour ce faire des pistes forestières où les grumes devinrent accessibles aux camions du même nom. Puis vint l’étrangeté qui compose tout rêve : tout en terrassant les pistes on creusait des trous, des fosses étroites et profondes. Pourquoi ? Je sentis la sueur m’ensevelir, mais c’était encore le même rêve, qui virait au cauchemar. Effectivement, dans les bois marchèrent soudain des vieillards. Certains grommelaient, d’autres priaient, et l’un après l’autre je ne sais qui les précipitait dans les trous et les fosses. Je me réveillai en sueur. La lune était ronde et rêvait d’un autre monde. J’entendis quelqu’un frapper doucement à la porte. C’était Nadine. Monsieur Carpenter, ça va ? Je répondis oui, oui Nadine, ne vous inquiétez pas, c’était juste un cauchemar.

Vendredi se pointa après l’aube, grisaille et nuages bas. La basse-cour était plongée dans le brouillard et Olaf et Amudssen avaient beau balayer l’humidité ambiante de leurs queues ventilatoires, rien n’y changeait. J’avais une migraine carabinée et impossible par ces temps de bruine d’étendre quelque lascive qui se présentât.

Je restais fiévreux jusqu’au dimanche matin. Ma recherche au village de renseignements (avec le maire, le curé etc) concernant l’ancien haras, je les avais ratés. Cependant, le samedi, dans la matinée le temps s’était remis au beau, et sans y faire attention, je vis par la lucarne les deux gosses étendre le linge, puis entrer dans la grange. Samedi était le jour du marché au village, et Louise et Hubert y tenaient un étal sous la halle (légumes, œufs et volailles…). Je repris alors mes notes : « je ne sais. Je ne me souviens que de cet adolescent un peu demeuré et de sa cousine, une fainéante un peu coquine, ronde et comme lui arriérée. Il s’appelait Joseph et elle, si mon souvenir est bon, Nadine. »

Des incertitudes qui jusque là avaient semé mes doutes naissait soudain des faits dont personne ne pourrait nier la réalité. Je pourrais même ajouter que cette phrase de Nadine : je vois que vous ne savez pas ce que signifie passer une douane prenait sens à mes oreilles.

Une araignée traversa la couette de mon lit. Était-ce l’esprit, le fantôme de Marguerite Marchall ou le désespoir de Villani. J’hésitais à la placardiser sur le mur. Mais dimanche ferait tinter bien des cloches, avec ou sans colifichets.

22 02 2020

AK

6 commentaires sur “Étendre la lascive (épisode 11): tout est clair, et la lumière obscure

    • si tu es perdue, voici un conseil (genre carte routière) : fais un copier coller de chaque épisode et imprime les sur papier. Ça fera en tout une vingtaine de pages et tu auras la collection complète! (tirage hyper limité!)

      Aimé par 1 personne

    • je m’inscris donc dans la durée , dis-tu, comme un macaron de Ladurée, mais c’est uniquement pour séduire les lascives, les divas divines et les divans Ivanovitch (marque déposée en vente dans les magasins  » Terribile mà morbido »).

      Aimé par 1 personne

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