Étendre la lascive : enfin la fin !

Des incertitudes qui jusque là avaient semé mes doutes naissait soudain des faits dont personne ne pourrait nier la réalité. Je pourrais même ajouter que cette phrase de Nadine : je vois que vous ne savez pas ce que signifie passer une douane prenait sens à mes oreilles.

Une araignée traversa la couette de mon lit. Était-ce l’esprit, le fantôme de Marguerite Marchall ou le désespoir de Villani. J’hésitais à la placardiser sur le mur. Mais dimanche ferait tinter bien des cloches, avec ou sans colifichets.

22 02 2020 

‘épisode 11)

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Il est connu de tous que la vie à la campagne, au bout d’un certain temps, devient ennuyeuse (comme ce récit). On y répète sans cesse les mêmes gestes, liés aux saisons. C’est ainsi que les parisiens se contentent chaque année d’une visite au salon de l’agriculture pour en connaître les fondamentaux, loin des vaches maigres et des journées calamiteuses où la pluie incessante empêche en les retardant les labours, les ravages des nuages de sauterelles, les pensions de retraite minables par exemple. Raison pour laquelle également ils se précipitent sur les rives de l’Atlantique ou de la Méditerranée pour se cramer la peau au soleil, ce qui a pour eux plus de charme que de rentrer de vacances en sentant la bouse. Il faut les comprendre, ils ont raison. Les algues vertes sont devenues les prairies maritimes que les produits phytosanitaires ont généré pour le bien-être des métropolitains venant bronzer quinze jours par an sans se soucier d’un quelconque danger engendré par l’ agriculture intensive. Il suffit de louer un gîte en Bretagne pour en saisir la véracité.

En ce dimanche matin donc, la gueule enfarinée par l’ennui, je fis quelques allers-retours entre la lucarne et mon lit. Joseph et Nadine pirouettaient en étendant les draps. Le vent dansait avec eux. Par moment, comme on l’eut dit de la fin d’une scène de théâtre ou d’aria d’opéra, ils s’éclipsaient, filant vers l’étable. Cet étrange manège m’intrigua. Survint alors une idée à laquelle je n’avais pas songé, mais qui aurait du me frapper. Je remis en vitesse ma valise à effets personnels sur le lit grinçant et en extirpai une fiasque de Bourbon 4 roses, importée des États Unis avant que la France ne la taxât à 100%. Mes synapses, après une petite goulée, se connectèrent immédiatement à mes neurones googuelisés. Mieux que de l’herbe à vaches facebouquée. Effectivement, depuis mon arrivée à la ferme, un très grand nombre de draps avaient été étendus, tous blancs comme neige, diaphanes, semblables à des âmes ou aux plumes des anges. Or, la famille se composait de quatre personnes, dont l’hygiène ne corroborait qu’en partie l’exposition que chaque jour renouvelait sur le fil à linge. J’en déduisis que Louise travaillait comme blanchisseuse à la société des Doux Coucous, et ce que je pouvais constater quotidiennement depuis ma venue était le nettoyage pur et simple des linceuls et lits de mourants de l’EHPAD. Marguerite avait su gérer sa famille, en passant du blanchiment à la blanchisserie. Le cas Hubert Bourgy me semblait extérieur à toute cette affaire familiale. Son élevage de vaches et de brebis, son poulailler, la chasse en saison délimitaient ses horizons et quand un parisien (très très rarement) traversait ses prés il les invitait à passer la clôture électrique en la saisissant avant de prendre pour de vrai du plomb dans les fesses. Tiens, ce récit soudain me rappelle qu’il manque un peu de fesses.

Merde, si j’envoie mon papier au New York Telegraph en ne parlant que de vieux, de bouse et de paysans français qui étendent le drapeau blanc de la trêve sur leur fil qui symbolise la frontière, mon article sera refusé. Il faut de la fesse, John, comme dans les séries télé, allez, un petit effort, tiens, Louise frappe à la porte de ta chambre. Elle rentre de la messe et Hubert est resté au bistrot, il prépare une battue aux sangliers avec ses potes. C’est dimanche, les gosses s’amusent dans la grange. Et moi, John, j’aimais déjà les étrangères quand j’étais un petit enfant .

Elle se jeta dans mes bras, ou plutôt je me jetai dans les siens, soulevai sa robe légère (c’était l’été) et chamaillais mes doigts sur les attaches de son soutien gorge ; comme un poupon chéri mon sexe innocent se mit à grossir et Appolinaire dut rire quand, à cheval sur la table noircie par le frottement de l’ennui, nous relûmes les 11000 verges en trente secondes. Dans le plaisir fugitif qu’elle sembla prendre elle me révéla que les traces de griffures dans le balustre étaient celles de Marguerite, mais je n’en crus rien. Je savais par expérience que c’étaient celles de Micromégas, le chat de sa mère, disparu avec elle dix ans auparavant. La pauvre bête avait-elle trouvé refuge aux Doux Coucous, ou s’était-elle fait croquer par Olaf et Amudssen, de ce côté-là mon ignorance resterait totale.

Vers seize heures je repris le chemin qui menait à l’EHPAD . Après dix minutes de marche, je rebroussais chemin, et m’orientais vers l’étable où Joseph et Nadine tenaient leur terrain de jeux. La voiture du vétérinaire était stationnée dans la cour, les gosses renforçaient l’équipage pour vacciner le bétail . J’avais bien dix minutes de paix pour visiter les lieux. Ce ne fut pas long.

Les hommes suivent les mêmes sentiers que les bêtes. Joseph et Nadine y avaient tracé le leur : la paille était écrasée sans malice, que les vaches parquées n’empruntaient jamais. Le parcours fut rapide : une remise dont le cadenas traînait par terre, planquée derrière un monticule de foin. Planque ridicule d’enfants arriérés ou appelés d’urgence dans le pré, qu’importe. J’ouvris la porte et ma stupéfaction me cloua le bec. Il y avait là une caverne d’Ali Baba, de ce que peut inclure dans leur vie des centaines de vieux passés dans ce mouroir. En faire la liste serait leur manquer de respect, mais entre les montres les dents en or les souvenirs, les bijoux de famille, les bagues et les livrets de caisse d’épargne (dérobés au comptable des Doux Suisses), une petite fortune se planquait là, qui facilitait l’achat des cigarettes à dix euros pour l’un et l’arrogance vis à vis d’Hubert pour l’autre.

Certes, puisque désormais l’expression passer la douane avait pris tout son sens, que le manège des gosses qui volaient les vieux lors de la saint Counik, et certainement lors de décès survenus dans l’année, par le biais de Louise qui connaissait la maison et d’Hubert qui ignorait tout de ce cirque, rien ne manquait à la rédaction de mon article.

Lundi matin je pris congé de mes hôtes, mon affaire étant faite, sous prétexte qu’un coronavirus risquait de m’empêcher de rejoindre mon pays. En fait, je m’ennuyais grave du côté de Bourbon Lancy et la soupe haricots blancs-pain dur-aïl et tranche de lard(*) commençait à me peser lourdement sur la conscience.

Heureux de quitter ce territoire, je me rendis avec mes deux valises au village des taiseux. La rue et le café étaient déserts. A la gare routière, un panneau : « pour cause d’épidémie, tous les transports sont interrompus »

Et un petit malin, à l’encre rouge, avait inscrit : même les transports amoureux ?

J’ai posé mes valises et me suis assis sur un de ces bancs qui n’attendent que le passage de fesses pour justifier leur présence. Etre coincé ici ou à Charles de Gaulle, je ne savais que choisir. D’ailleurs, a-t-on le choix ?

29 02 2020

AK

(fin)

(*) vécu

2 commentaires sur “Étendre la lascive : enfin la fin !

  1. Ah voui, tu as levé les énigmes, notamment celle de savoir ce qu’est « passer la douane », mais tu ne peux pas nous planter là, pour cause de couronne à virus.
    Sinon, à savoir que ton héros attend le cul posé sur un banc à Bourg-bon-l’an (si!), on peut s’attendre à ce qu’il se fasse attaquer par une nuée de morts-vivants.
    Il nous faut une post-fin (et pas apocalyptique si possible, j’aime les histoires qui se terminent bien, comme ma passion pour les opéras ne permet pas de le savoir.)

    J'aime

    • ce n’est pas infaisable !
      En attendant, rubrique faits divers du journal local fin février :

      https://www.larepubliquedespyrenees.fr/2020/02/25/pau-a-68-ans-il-volait-chez-les-personnes-agees-de-sa-residence,2667037.php.

      La suite :

      Pau : le voleur de la résidence seniors reste en prison

      « C’est bien, je vais être condamné. Je suis venu pour ça. » Interpellé lundi pour des vols commis dans la résidence seniors où il habitait à Pau, le prévenu de bientôt 68 ans se dit « surpris de ne pas être jugé aujourd’hui ».

      Mais en raison de la grève des avocats, il ne pouvait être jugé en comparution immédiate. L’audience a été renvoyée au 19 mars.

      Dans l’attente, ce vieux routard du larcin (21 condamnations depuis 1971 mais il évoque « 8 mois aux Beaumettes en 1969 ») est maintenu en détention. Il est en récidive après une condamnation pour vol l’an dernier à Montauban. « Des bonnes sœurs m’avaient hébergé, je leur avais pris leur voiture. »

      Aimé par 1 personne

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