La courte vie d’Omar Cassin, me raconta Léon, n’est pas une légende. Je vais te raconter, maintenant que le monde bouge et qu’il devient difficile de masquer le moindre fait au regard des autres, et de ceux qui principalement ne l’ont jamais ni vu, ni connu. La famille Cassin avait fabriqué de ses mains une belle cabane perchée sur le tronc d’un chêne centenaire. Le père était charpentier et la mère apicultrice. Ils travaillèrent de concert à l’élaboration de leur logis, dans ce chant du monde que sont la scie à main et le bruissement des abeilles. Ils mirent cinq ans à terminer le travail, mais tout y était : l’eau courante, les plaques solaires et une foule de petits engins leur offrant une pleine autonomie.
Omar naquit à la mi-octobre et passa rapidement des nacelles qui le remontaient et le descendaient encore bébé aux cordes à nœuds qu’à six ans il maîtrisait parfaitement tant dans un sens que dans l’autre. Ma femme Hyacinthe et moi en étions subjugués, ce gosse était un acrobate de premier plan, ignorant l’échelle en bois et l’escalier de meunier qui reliaient la cabane au sol. Il dansait dans l’espace, il marchait dans les nuages bas. Je ne sais comment mieux le décrire, car un mot enchanterait un autre mot pour l’évoquer : c’était un enfant des bois, voilà tout. En cela, il appartenait au petit monde qui l’environnait : la faune, la flore, le rythme des saisons, les changements de lune, la lecture des nuages qui annoncent la pluie l’orage ou le beau temps, et ses oreilles frémissaient au moindre bruit, ses narines aux moindres parfums et aux phéromones que les animaux sauvages, ou nos chats et notre chien, étalaient dans les plantes au temps des amours. C’était vraiment un drôle de gosse.
A douze ans, ses parents l’envoyèrent au collège, où tout se passait bien. Il y retrouva des copains de l’école primaire (ce qui fit rire Hyacinthe quand je lui dis pour un petit singe de primaire il ne se perdra pas dans la jungle scolaire). On ne le tarabustait pas à cause de son prénom, car beaucoup de gosses le connaissaient et l’appréciaient, les filles l’aimaient bien mais surtout quand il venait, un pot de miel dans son cartable, et qu’elles offraient leurs lèvres à la dégustation (c’était un fin dragueur). Ses parents le laissèrent aller seul au collège, quand arriva le second trimestre, ils pouvaient lui faire confiance (sauf pour les pots de miel) pour qu’il suive le chemin tout seul.
Il était né en octobre, et venait de fêter ses treize ans. Octobre, c’est le mois où l’on cherche des champignons dans les bois, que l’on ramasse des châtaignes et que les feuilles tombent des arbres, que sous le pied les branches mortes craquent, que les plus démunis ramassent le petit bois qui servira à allumer le poêle, il n’est pas d’économie qui ne soit inutile quand les moyens sont limités, et le bois coûte cher dans ce pays perdu où seule la mort ne coûte rien pour ceux que l’on retrouve des années plus tard, réduits en poudre.
C’est cette même poudre qu’un chasseur utilisa le 13 octobre, à l’aube, pour tirer sur un jeune animal qui s’appelait Omar Cassin, qu’il avait pris pour un sanglier. Cet imbécile ne savait pas que les sangliers ne portent pas de cartable dans le dos. Il fut acquitté pour homicide involontaire quelques mois plus tard.
07 03 2020

Répondre à toutloperaoupresque655890715 Annuler la réponse.